Histoires d'info. Alstom-Siemens, et le mythe d'un nouvel Airbus

Le rapprochement entre le Français Alstom et l'Allemand Siemens dans le domaine ferroviaire rappelle la genèse d'Airbus.

Le rapprochement entre le français Alstom et l'allemand Siemens est en cours et on nous promet que le résultat sera un "Airbus du train", autrement dit "le" géant européen de ce secteur. On a déjà entendu cet argument pour justifier des fusions, ou des rachats dans l'industrie française. Des projets qui n'ont pas toujours été à la hauteur des promesses des politiques.

L'Airbus originel était un projet offensif

Commençons par le projet étalon, celui auquel on se réfère en effet en permanence comme le modèle absolu, l’Airbus. En janvier 1967, le projet vient d’être lancé. Il réunit la France, la République fédérale d'Allemagne et le Royaume-Unis pour la réalisation d'un moyen-courrier pouvant transporter 300 passagers. Voici comment Edgar Pisani, ministre de l'Equipement, présente ce projet. "Cet Airbus qu'il nous faut considérer à la fois comme un instrument répondant aux compagnies européennes de transport, mais aussi comme un élement important du progrès de la coopération européenne dans le domaine technologique et économique."

Il s’agit d’approfondir l’intégration européenne par ce projet ambitieux et offensif face à Boeing, là où "l’Airbus du rail" apparaît clairement plus défensif, notamment face au TGV chinois. C’est une première différence entre l’Airbus et ce qu’on nous vend comme étant "l’Airbus du rail".

Autre différence, majeure, Airbus était au départ un consortium dans lequel les entreprises, allemande et française, bientôt rejointe par une firme espagnole (les Britanniques ont quitté le consortium en 1969), ne disparaissaient pas, mais mettaient en commun leurs compétences pour produire des avions. Dans le cas de l’Airbus du rail, c’est la création d’une nouvelle entité dans laquelle Alstom serait minoritaire qui pose évidemment question.

Informatique, avion de combat... des tentatives avortées

Par le passé, deux autres grands projets européens ont capoté, deux autres "Airbus". Un Airbus de l’informatique et un Airbus de l’avion de combat. D’abord l’Airbus de l’informatique. Max Hermieu, fondateur du SICOB, le grand salon de l’informatique qui se tenait à Paris, s’exprime ainsi en 1973 :  "Actuellement, tout le monde est bien décidé en Europe à faire front commun et à essayer d'imposer une informatique européenne. Les Anglais ne sont pas encore dans le circuit mais les Allemands, les Hollandais et les Français ont décidé de mettre ensemble leurs instituts de recherche, leurs possibilités commerciales afin de prendre une place de plus en plus grande."

Dans la foulée de la réussite d’Airbus, en 1973, des industriels européens se mettent en tête de concurrencer non plus Boeing mais IBM. Mais Unidata ne verra jamais le jour. La France casse le projet en 1975, en préférant fusionner la CII avec l’Américain Honeywell-Bull.  

Autre échec retentissant, l’avion de combat tactique européen. Un avion de chasse censé concurrencer, une fois encore les Américains et leur F15 et F16, mais aussi, les Soviétiques et leur MIG 29. Un projet lancé officiellement en 1984 : "Cinq pays européens, membres de l'Otan, l'Espagne, la Grande-Bretagne, l'Allemagne fédérale, l'Italie et la France, ont décidé hier à Madrid de mettre en commun leurs recherches sur le futur avion de chasse."  Mais là encore, le projet ne verra jamais le jour. Il est mort-né autour des querelles sur le moteur du nouvel avion européen : les Français voulaient imposer la Snecma, les Britanniques, Rolls Royce. Cet été, Angela Merkel et Emmanuel Macron ont relancé l’idée d’un avion de combat européen.

Face à la crise de la construction européenne, Hubert Védrine appelait récemment à passer du projet européen à l’Europe des projets. C’est une belle formule, mais qui se heurte cependant aux mêmes blocages qui ont, par exemple, enterré le projet de reprise italien des chantiers de l’Atlantique : la réticence des nations à diluer leurs fleurons nationaux. Airbus est davantage une exception qu’un exemple. On en revient toujours à cette angoisse formidablement résumée par Oscar Wilde :  "Etre un couple, c’est ne faire qu’un. Oui, mais lequel ?"