1914-1918, franceinfo y était. 1er octobre 1915 : Une rentrée des classes de guerre

--'--
--'--
Copié dans le presse-papier !

Cent ans après la Première guerre mondiale, franceinfo raconte les événements clés de 1914-1918 comme s'ils venaient de se passer. Aujourd'hui, "Une rentrée des classes de guerre".

1914-1918, franceinfo y était. 1er octobre 1915 : une rentrée des classes de guerre - 05'00
--'--
--'--

Nous sommes le vendredi 1er octobre 1915. Nous retrouvons notre chronique "instruction", avec Emmanuel Davidenkoff. Sujet imposé aujourd’hui, puisque les enfants reprennent le chemin de l’école. C’est la deuxième rentrée de guerre et les pensées des écoliers seront sans doute tournées vers le front, vers leur père, vers leurs frères qui défendent leur avenir. Les premiers mots des maîtres devraient d’ailleurs cette année encore être consacrés à la guerre. Bref, c’est une véritable école de guerre qui reprend, Emmanuel...

Plus que jamais, en effet, la conviction du gouvernement est que la guerre se gagnera aussi dans les salles de classe. Et plus que jamais s’affirme l’idée que l’école est certes fille de la République, mais aussi que la République est fille de l’école. Le ministre de l’Instruction publique vient de le rappeler en cette rentrée : "Dans toute la France l’école sera le centre moral de la patrie."

Concrètement, comment cela se traduit-il en cette rentrée ?

Au premier regard, les 4,5 millions d’écoliers ne vont peutêtre pas voir la différence : les encriers encastrés dans leur pupitre seront remplis, l’équerre et le rapporteur seront à leur place, accrochés au mur en attendant la leçon de géométrie, et la maxime du jour sera écrite sur le tableau. En fait, il leur faudra regarder la carte de France pour comprendre que tout a changé ; une carte du front est venue remplacer celle de 1870 où l’Alsace et la Moselle, nos provinces perdues, étaient en noir... Et puis il y aura aussi sur le bureau du maître cette boîte en fer-blanc dans laquelle les enfants seront invités à déposer leurs pièces en entrant dans la classe.

Les programmes scolaires ont-ils évolué en cette rentrée ?

La guerre s’est assurément immiscée dans chaque pan de l’enseignement. Les enfants étudieront en géographie des cartes représentant le théâtre des opérations, et tous les soirs après la classe le maître modifiera ces cartes pour la leçon du lendemain selon les informations recueillies sur les mouvements du jour. En français, voici le sujet de composition pour aujourd’hui : "Écrivez une lettre au grand frère inconnu qui se bat pour nous", et le maître m’a confié qu’il donnerait demain un sujet sur l’arrivée d’un convoi de blessés. Quant aux enseignements d’histoire, ils seront évidemment tournés vers le conflit.

Il s’agit là de la situation à Paris. Sait-on comment cela se passe dans nos campagnes ?

J’étais dans la Somme hier et, effectivement, les écoles sont prêtes, mais elles sont confrontées à d’autres défis, notamment pour compenser le manque de bras... On enverra donc des écoliers dans les champs. Cela leur fera de l’exercice, mais qui ne remplacera pas ceux accomplis dans la cour de l’école afin de fortifier les corps et d’apprendre ces gestes qui seront peut-être utiles un jour sur le front, à commencer par le maniement du fusil auquel les garçons s’entraînent avec de lourdes répliques en bois. Des garçons qui sans doute, comme l’an passé, se baptiseront eux-mêmes "classe 22" ou "classe 23" en fonction de l’année où ils seraient appelés.

Et pour les filles, comment cela passe-t-il ?

Les filles participeront elles aussi pleinement à l’effort. Dans la Somme toujours, elles se sont lancé un défi formidable cette année  : tricoter un maximum de chaussettes pour nos soldats. L’objectif est d’en réaliser 10 000 ! Leur travail sera coordonné par une institutrice. L’instituteur a été mobilisé, et c’est une autre nouveauté cette année encore : l’augmentation du nombre de jeunes enseignantes dans nos écoles, déjà sensible en 1914 et qui se poursuit en cette rentrée.

Avant la guerre, vous nous parliez des nouveautés sur le plan pédagogique : le monumental dictionnaire de 1911 de Ferdinand Buisson, par exemple. Tout cela semble bien oublié aujourd’hui...

Totalement oublié en effet. L’école de 1915, plus encore que celle de 1914, aura à cœur de discipliner les corps et les esprits, et certainement pas de les inviter à s’adonner aux loisirs, à la découverte. Les sorties scolaires seront consacrées à encourager les troupes lorsqu’elles passeront dans le village, ou bien à aller se recueillir sur les tombes des soldats morts pour la patrie. Dans la Somme, les leçons du passé ont été retenues : l’école française de 1915 veut faire mieux que celle de 1870, qui n’avait pas su transmettre aux jeunes générations les valeurs et le patriotisme qui nous auraient permis de l’emporter. C’est d’ailleurs tout le sens de la circulaire adressée l’an passé aux instituteurs par le ministre de l’Instruction publique Albert Sarraut  : "Dans tout le pays, écrivait-il, le jour de la rentrée, à la même heure, les filles et fils de France vénéreront le génie de leur nation et salueront l’héroïsme de ceux qui versent leur sang pour la liberté et la justice, le droit humain. Puis à grands traits, sobrement, clairement, la leçon dira les causes de la guerre, l’agression sans excuse qui l’a déchaînée et comment, devant l’univers civilisé, la France, éternel champion du progrès et du droit, a dû se dresser encore avec des alliés valeureux pour repousser l’assaut des barbares !"

Vous êtes à nouveau en ligne