La France agricole de 2014 : déclin ou destin

En 1967, Henri Mendras annonçait "la fin des paysans". Un demi-siècle après, les agriculteurs se sont modernisés. Ils sont moins nombreux, leurs exploitations sont plus grandes, ils votent majoritairement à droite, mais ils sont parfois en avance sur les mutations du pays.

En 1967, le sociologue Henri Mendras annonçait "la
fin des paysans
". Livre prémonitoire : en un demi-siècle, on est passé
du monde paysans, obéissant aux lois de la nature, dont le capital était la
terre et sa fertilité, où la rotation des cultures était indispensable, au
monde des exploitants agricoles, qui obéissent aux lois du marché et se sont professionnalisés.
Leur capital : leurs moyens de productions. Ils sont devenus entrepreneurs.

Ils sont moins nombreux : ils représentaient 50 % de la population en 1900,
ils sont aujourd'hui, à moins d'un million, à peine 3 % de la population active
en France. Ils vieillissent : ils sont 5 % à avoir moins de 30 ans ; et 50 % à
avoir plus de 50. La relève n'est plus assurée.

Le taux de suicide dans la population agricole est élevé : un paysan se
suicide chaque jour en France (et on sait que le suicide est un phénomène
d'abord collectif).

Et pourtant, les agriculteurs, certes bien moins nombreux, se sont adaptés ;
ils sont même parfois en avance sur les mutations du pays. Confrontés aux
problèmes sanitaires (vache folle, grippe aviaire, scandale de la viande de
cheval), ils ont adopté le bio : le débat sur l'agro-écologie est stabilisé.
Les filières courtes ont du succès. Même la nouvelle Politique agricole commune
a été négociée dans une forme d'apaisement et un compromis trouvé. François
Hollande a promis que le "pacte de responsabilité" concernera aussi
l'agriculture.

Apaisé donc, le monde agricole a accueilli hier matin le président de la
République au
salon de l'Agriculture sans sifflets ni quolibets
. Pas de bonnets rouges à
l'horizon ! Certes, l'électorat
paysan vote traditionnellement à droite
(à 68 % pour Nicolas Sarkozy au second
tour de la présidentielle). Mais cet enracinement à droite comprend des
nuances. Le centriste au tracteur, François Bayrou, n'arrive guère à séduire
cet électorat, et le Front national non plus (bien que Marine Le Pen fasse
environ 20 % dans cette population, guère plus que son score national : les
paysans restent encore plutôt réfractaires au vote FN). Un vote agricole à
gauche existe aussi : il est corrélé à la superficie des exploitations. Plus
une exploitation est grande, plus on vote à droite ; plus elle est petite, plus
on vote à gauche. Sans surprise, les agriculteurs bios votent plus à gauche
(bien que le phénomène José Bové s'atténue), et les paysans du Sud ont tendance
à voter un peu plus à gauche que ceux du Nord. Le communisme rural, hier un
phénomène majeur, ne pèse plus, sauf dans le Massif central et la Bretagne.

On est loin de "la fin des paysans" : les agriculteurs sont
aujourd'hui apaisés,
plus confiants - en mouvement même -, prêts à vivre dans la France de demain
qui, répètent-ils, ne se fera pas sans eux.

 

Pour aller plus loin :

  • Le site du chercheur spécialisé
    sur les mondes agricoles, François Purseigle.

  • Bertrand Hervieu, François Purseigle, Sociologie des mondes
    agricoles
    , Armand Colin.

  • Armand Frémont, "La Terre" dans Les Lieux de mémoire ,
    dir. Pierre Nora, Gallimard, Quarto, tome 3, rééd. 1997.

  • Henri Mendras, La Fin des paysans, 1967, réédition, Actes Sud, avec une
    préface "Vingt ans après".

  • Le documentaire d'Edouard Bergeon*,*** Les fils de la Terre a
    été diffusé sur France 2 dans Infrarouge (il aborde la question du suicide des
    paysans.

 

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