A la recherche du centre perdu

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Le mariage UDI-MoDem est annoncé. Mais historiquement et politiquement, d'où vient le centre français ? Peut-il vraiment s'unir ? Et, surtout, peut-il surmonter ses principales faiblesses pour revenir... au centre du jeu politique français ?

"A la recherche du centre perdu". Tel pourrait être le sous-titre du mariage annoncé, cette semaine, entre l'UDI de
Jean-Louis Borloo et le MoDem de François Bayrou.

Les leaders du centre
encouragent cette alliance. Les militants y sont
favorables à plus de 95 %. La première condition
de ce rapprochement, c'est l'ancrage à droite du centre. Et François Bayrou l'a
bien compris.

Alors qu'il avait appelé à voter pour François
Hollande au 2nd tour de la présidentielle l'an dernier, il dit
maintenant qu'il a été déçu par Hollande, et se veut désormais
dans "l'opposition".  

En France, le centre est donc un centre droit.

Mais il y a un "mais". Et ce "mais" c'est le
Front National. Le centre veut bien être avec la droite, dès lors
qu'elle n'est pas associée avec le Front national. En gros, le centre rêve
d'enjamber la division classique droite/gauche tout en abolissant
les extrêmes.

D'où vient le centre ?

Toute l'histoire de
nos partis politiques remonte plus ou moins à la révolution
française, à commencer par l'opposition droite/gauche.

Un grand historien,
René Rémond, a montré qu'il n'y avait pas "une"
droite, mais "trois" :

  • La droite légitimiste,
    contre-révolutionnaire, hostile à la révolution française, qui
    conduit à l'Action Française, plus proche de nous à Philippe de
    Villiers ou, encore, aujourd'hui, certains "anti-mariage
    pour tous" (Il y a d'ailleurs un bon
    chapitre consacré à ce courant dans le livre de Pierre Nora,
    Recherches de la France ,
    qui vient de paraître chez Gallimard) ;

  • La droite bonapartiste, à la fois autoritaire, défendant un État
    fort et soucieuse de la grandeur de la France. Cette droite va du
    Général de Gaulle à Jacques Chirac et, bien sûr, à Nicolas
    Sarkozy ;

– Enfin, la droite
orléaniste, celle du compromis, une droite libérale et tolérante. En gros, le centre.

C'est la formule célèbre de Valéry Giscard
d'Estaing : "Les Français veulent être gouvernés au
centre".

Un centre ou des centres ?

Le nombre de
courants et de groupes au centre est, en effet, infiniment plus grand que les
idées disponibles.

Le centre c'est
aujourd'hui une multitude de petits partis satellisés :
Alliance Centriste, FED, Parti Radical, Nouveau Centre...

Alors ce que Jean-Louis
Borloo et François Bayrou préparent et proposent, ce n'est pas
une fusion de tous ces centres, mais une alliance, un rapprochement.

L'objectif est de
dépasser les fractures réelles entre les centristes dans la
perspective, bien sûr, des municipales et des européennes de 2014.****

On le voit, tout
commence souvent avec les idées, mais se termine un peu
nécessairement par des calculs électoraux.

Quel sont les thèmes qui font le centre ?

Comme son nom
l'indique, le centre c'est au centre. Enfin presque.

Vis-à-vis de la droite, le
centre n'a ni l'obsession nationale, ni le culte des traditions.
Le conservatisme n'est pas vraiment sa matrice.

 

Plus récemment, cet été et cet automne,
lors des universités du MoDEM ou de l'UDI, plusieurs thèmes ont
dominé. D'abord, l'Europe : les centristes sont des Européens convaincus, plutôt fédéralistes
d'ailleurs. Ils croient que la France
sera plus forte si elle est avec les autres. Pour eux, l'identité
nationale est compatible avec l'identité européenne.

Ensuite, la
décentralisation et l'économie de marché. Les centristes sont
hostiles à l'économie administrée. Ils sont plutôt ouverts
à la mondialisation et défendent une
certaine justice sociale.

Intellectuellement, les
valeurs du centre sont donc la tolérance, l'Europe, un certain laissez-faire du marché ; tout ça matiné d'une forme de
libéralisme social. A noter cependant que
sur les thèmes de société, l'avortement, l'homosexualité,
l'Islam, ou encore la loi Falloux, le centre peut être plus laïque, plus conservateur, et plus catholique
aussi, que la droite.

Comment expliquer les difficultés du centre ?

En fait, le centre a
longtemps gouverné la France. C'est autour de lui que la IVème
République, par exemple, se construisait (le MRP). Mais quelque chose a
changé à partir de 1958 et, surtout, de 1962.

En fait, les partis
politiques, comme l'ont démontré de grands politologues (comme Maurice Duverger par exemple), dépendent du système électoral. Avec la Constitution de
1958 – celle dont François Hollande vient de fêter l'anniversaire
cette semaine –, le scrutin
majoritaire à deux tours pour l'élection présidentielle, puis le
suffrage universel direct, dès 1962, ont automatiquement conduit au
déclin du centre.

D'abord en
multipliant les partis au premier tour, ensuite en imposant le
choix entre deux candidats - et deux seulement - au second tour. Il n'y a plus de
place que pour une majorité et une opposition. C'est un
système bi-partisan... sans le centre. Plus de place pour le "juste
milieu".

Au fond, le général de
Gaulle a bâti la Veme République contre la IVeme, et notamment
contre son centre.

Et le centre gauche ?

Disons que le centre a
mauvaise presse à gauche. L'historien Jacques
Julliard écrivait, dans La République du
Centre
:

"Les centristes sont des
hommes qui recherchent obstinément une alliance de gauche pour faire
une politique de droite".

Cependant, tout détesté
qu'il soit à gauche, ce centrisme de gauche existe. Souvenez-vous des
tentatives de Michel Rocard en 1988 de faire une "ouverture au
centre", avec Simone Veil -qui a finalement refusée- et des
élus du CDS, du centre, qui eux avaient accepté. Pensez encore à une
partie de la CFDT, le syndicat réformateur par excellence. Pour une
part, il est là le centre gauche.

Et puis, si on voulait
être cabotin, on pourrait dire qu'il suffit de voir la haute fonction
publique, les énarques, de droite comme de gauche, les technos
qui sont toujours un peu au centre. Et en ce moment... bien sûr, au
centre gauche.

Quel avenir pour le centre ?

On peut pronostiquer un grand avenir dans le
domaine des idées pour le centre. Mais un plus petit avenir dans le domaine des
résultats électoraux...

Les municipales qui
arrivent en 2014, fin mars, puis les européennes, fin mai, seront la
première épreuve du feu
pour l'alliance MoDem-UDI.

Et des tensions
demeurent. Avec la gauche,
d'abord : les centristes ne pourront plus soutenir de candidat
de gauche. On verra comment ça va
se passer, dans les faits, à Dijon ou Aubagne, où le
MoDem travaille avec les maires de gauche, ou à Marseille, où il s'oppose à un maire UMP (l'ex-Vert Jean-Luc Bennahmias mène l'offensive, au nom du MoDem, contre Jean-Claude Gaudin).

Avec l'UMP ensuite.
Selon le pacte UDI-MoDem, il doit y avoir une alliance dès le
premier tour - et pas avec l'UMP. Des élus UDI pensent le contraire,
et certains ont été exclus ces dernières
semaines pour cette raison.

Troisième tension avec le FN enfin. Car le refus de toute alliance UMP-Front National, s'il
était rompu sur le terrain, pourrait amener les candidats du centre
à un renversement d'alliance.

Voilà les
dilemmes du Centre, qui se cherche encore, et qui se
cherchera longtemps, moins en raison de ses idées, qu'à cause de nos institutions et de nos modes de
scrutin.

Si l'on voulait terminer
cette chronique par une pirouette, on pourrait dire que l'avenir du centre est désormais
à la périphérie de la vie politique française, et non pas
justement, au centre.

 

* Bibliographie :

  • François Huguenin,
    Histoire intellectuelle des droites , Perrin/Tempus (réédition en poche de
    l'ouvrage de 2006), 2013

  • Pierre Nora, Recherches
    de la France
    , Gallimard, 2013

  • François Furet, Jacques
    Julliard, Pierre Rosanvallon, La République du Centre ,
    Pluriel/Calmann Levy, 1988

  • Pierre Manent, Les
    Libéraux
    , Tel/Gallimard, 1986, rééd. 2001

  • Pierre Manent, Histoire
    intellectuelle du libéralisme, Dix Leçons
    , Calmann-Levy/Pluriel,
    1987

 

** Lire aussi : *

 

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