Culture d'info. Sophie Calle : "En créant des rituels, je mets à distance des périodes douloureuses de ma vie, je joue avec"

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L'artiste plasticienne, photographe et écrivaine Sophie Calle nous parle de rituels, non pas ceux que le calendrier nous impose - Noël, jour de l'an - mais ceux que l'on s'invente, que ce soit pour poétiser sa vie ou pour éloigner ses angoisses.

L'invitée de Thierry Fiorile, en cette période de fêtes, dans Culture d'info, c'est l'artiste plasticienne, photographe et écrivaine, Sophie Calle. Elle nous parle de rituels, ceux que l'on s'invente, pour poétiser sa vie ou pour éloigner ses angoisses.

franceinfo : Quel rituel, parmi ceux que vous avez créés, vous vient à l’esprit ?  

Sophie Calle : Je craignais toujours d'être oubliée le jour de mon anniversaire, et je le craignais tellement qu'il m'arrivait toujours un mini drame parce que j'étais sur le qui-vive et j'ai décidé de me protéger. Donc, j'ai écrit un texte dans lequel j'ai demandé à tous mes amis d'accepter ce jour-là, de faire tout ce que je leur demanderais, à condition que cette demande corresponde à un réel désir et pas à un caprice. Et à charge pour eux de demander la même chose. Je pensais créer comme ça un rituel.

La première année, j'ai demandé à quatre ou cinq personnes. J'ai demandé à un ami qui ne partageait jamais ses amis, qu’ils voyait de façon individuelle et dont l'amitié avait été un réel combat, parce qu'il ne voulait pas vraiment de moi comme amie. Et j'avais réussi à en faire un ami. Je lui ai demandé de me reconnaître publiquement. Je ne sais pas ce qu'il a fait, mais le jour même, tout le monde m'appelait en disant : je ne savais pas que vous étiez amis !

Et puis, j'avais un homme dont j'étais amoureuse, qui ne voulait pas tromper sa femme. Je lui ai demandé de passer la nuit avec moi ce jour-là, mais le lendemain, ce qui s'était passé disparaîtrait de la mémoire de la relation. On n'en parlerait plus. Et puis, ils ne m'ont jamais rien demandé à leur tour. Donc, le rituel a disparu comme ça, parce qu'ils n'ont pas joué le jeu en retour. Et alors j'ai cessé. J'ai surtout cessé de m'inquiéter le jour de mon anniversaire.

Quand vous étiez enfant, quel regard portiez-vous sur les rituels comme Noël, le jour de l'an?

Alors moi, j'avais une famille peu conventionnelle. On n'a jamais fêté Noël, ni le jour de l'an, à peine les anniversaires. Par contre, ma mère et moi on faisait des enterrements, très sophistiqués, pour mes poissons rouges, pour mes chats, avec des chants, avec un petit défilé dans la maison, j'ai été assez vite bercée par des rituels de notre invention.

Dans votre vie, c'est quelque chose qui apparaît souvent, notamment au moment des séparations

Ce n'est pas vraiment un rituel. Ce sont des méthodes pour prendre ses distances avec une période difficile. Quand je décide, par exemple dans Prenez soin de vous, d'analyser la lettre de rupture que je reçois, je ne le fais pas pour créer un rituel. Je le fais parce que je me dis qu’en créant ce rituel, disons en demandant à tous les gens que je rencontre quel est le moment le plus douloureux de leur vie, en racontant ma propre histoire jusqu'à la nausée, je vais prendre mes distances avec ce qui vient de m'arriver. Donc, me préoccuper d'autre chose.

Faire ce que j'aime faire, c'est-à-dire une œuvre d’art qui va sur le mur, écrire, photographier, et je vais donc prendre mes distances avec ce moment douloureux. Je ne le fais pas dans le but de créer un rituel. Je le fais dans le but de me détacher d'une période de ma vie, de la regarder de loin. De la mettre à distance. De jouer avec. Je cherche mes propres histoires.

Je suis totalement athée, j'aime les églises, j'aime les cimetières, mais parce que j'aime le silence qui y règne, la solitude, la tristesse. J'ai traversé le cimetière du Montparnasse toute mon enfance, parce que je vivais d'un côté, j'allais à l'école de l'autre. Je me suis inventé sous certaines tombes des présences inconnues. J'ai apporté de la nourriture que j'ai déposée sur la pierre qui devait être mangée par les chats. Mais moi, je me figurais que j'avais là un chevalier que je sauvais. Ça, c'est des jeux d'enfance.  

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