Privés de certains sens, pas de sensations fortes sur le Kilimanjaro

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Pourquoi s'échiner à grimper jusqu'au sommet du Kilimanjaro, si c'est pour ne pas pouvoir profiter du panorama ? Pour les aveugles et mal-voyants qui participent à l'expédition, la question ne se pose en fait pas dans ces termes. Une randonnée en grand espace et en haute altitude qui leur procure beaucoup plus de sensations qu'une simple "vue de carte postale". La troisième étape les emmène au camp de base de Kibo à 4.700 m, dernier refuge avant le sommet.

"La vue est superbe, tu peux me faire une confiance aveugle ". Face au mont Mawenzin perché à 5.100 mètres et qu'il ne voit pas, Jean-Christian s'amuse.

Certes on lui a décrit ce sommet, formé d'aiguilles blanchies par la neige et autour duquel flottent quelques nuages. Mais l'image rétinienne qu'ont les "bien-voyants " ne l'intéresse pas vraiment.

"C'est comme être dans le désert... "

"En fait c'est un pe u comme lorsqu'on est dans le désert , explique-t-il. L'environnement est là, essentiel, mais on est replié sur soi-même. Le panorama gigantesque que les autres ont dans les yeux, nous on l'a à l'intérieur de nous. Et c'est beaucoup plus fort qu'une simple vue de carte postale ".

Mi-profond, mi-provocateur, Jean-Christian va plus loin. "C'est une chance d'être débarrassé de la vue ", assure celui qui parle de "deuxième vie " pour la période initiée par la perte quasi-totale de l'usage de ses yeux.

Palper pour ressentir

Les mains posées sur un conifère, Jean-Christian s'enthousiasme en palpant une grappe de pommes de pin. Un peu plus tôt il évoquait l'odeur de la bruyère, qui lui a signalé un changement de couvert végétal. Tout comme de récentes démangeaisons lui ont indiqué l'arrivé dans la savane. Il est allergique aux plantes herbacées : "C'est bon de ressentir physiologiquement la nature, non ? "

Alain, lui, reste accroché aux bribes de vision dont il bénéficie encore. Avec sa vue périphérique, il parvient à distinguer la végétation. Et cela le rapproche systématiquement de paysages connus : Réunion, Corse, Andes, dans l'ordre d'ascension. Ce qui ne l'empêche pas de s'attarder sur l'idée d'une omelette aux cèpes, lorsqu'il croise un parfum d'humus et de champignons dans la forêt équatoriale.

"J'ai raté le singe ! "

Profiter de la faune semble moins aisé. Armée de jumelles qui permettent de corriger un peu son absence de vision centrale, Maria cherche toujours à capter une bête à poil ou à ailes. "Le singe, je l'ai raté , égrène-t-elle, L'écureuil, je l'ai raté, le papillon aussi. On ne leur a pas expliqué qu'il fallait être un peu plus coopératif avec nous, les mal-voyants. "

Mais quand le sentier devient plus difficile, beaucoup de ces perceptions passent au second plan. Trop concentrés sur les indications qu'on leur donne sur la nature du chemin, nos randonneurs sont contraints de délaisser les à-côtés.

Pépins physiques et mal des montagnes

Les vertiges, favorisés par la cécité et parfois la surdité, compliquent encore l'intérêt que l'on peut porter à ce qui entoure le sentier. A cela s'ajoutent les pépins physiques. "J'ai mal à la jambe , souffle Jean-Christian entre deux râles dus à sa tendinite. C'est terrible. Tout à l'heure j'en pleurais ."

Et puis il y a évidemment aussi le mal des montagnes qui peut frapper sans crier gare. A l'approche du camp de base à 4.700 m, un porteur fait ainsi un malaise. Il s'effondre en vomissant et suffoquant. Placé sous oxygène par le médecin du groupe, le jeune homme est immédiatement redescendu, en brancard à roulette.

Sous un cinglant grésil, Jean-Christian évoque une autre déclinaison de ce mal de l'altitude. Ses "chaussures transformées en bottes de plomb " et qu'il faudra traîner demain jusqu'au sommet. Face à lui le "mur " du cratère à gravir, 1.000 m de dénivelé sur une pente abrupte et glissante. Départ prévu avant le lever du soleil.

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