L'incroyable défi de cinq handicapés à l'assaut du Kilimanjaro

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Grimper sur le toit de l'Afrique, alors qu'on ne voit plus rien ou qu'on n'a plus l'usage de ses jambes. C'est le pari fou que se sont lancés deux sourdaveugles, deux malvoyants et un paraplégique. Une ascension à 5.895 m, exposée au mal des montagnes, sur un sentier semé de pierres piégeuses. Défi physique spectaculaire, aventure humaine hors du commun. Pour montrer qu'une personne handicapée peut au moins autant qu'un valide.

C'est le genre de plan en relief sur lequel la plupart des randonneurs jettent un rapide coup d'œil. Joseph et Jean-Christian eux s'y attardent. Les mains posées sur la montagne en carton-pâte, les deux sourdaveugles touchent ses pentes, palpent son sommet, caressent une ligne de crête.

Pour la première fois depuis qu'ils se sont jetés dans l'aventure, ils prennent conscience, physiquement, du défi qui les attend. Plus de 4.000 mètres d'ascension pour atteindre le sommet du Kilimanjaro, à 5.895 mètres d'altitude. "Y'a plus qu'à ", lance Jean-Christian.

"J'ai horreur de la neige... "

A 65 ans, l'universitaire tout juste retraité au CV long comme le bras, sociologue du handicap dans ses dernières attributions, n'est pas là par hasard. "Je n'aime pas la montagne, je déteste le froid, j'ai horreur de la neige ".

Si Jean-Christian Poutiers, président de l'Association régionale des aveugles et malvoyants d'Ile-de-France, est un des initiateurs de l'aventure, c'est pour "prouver que les handicapés sont capables d'agir au même titre que des gens soi-disant normaux. Le but est de le prouver à des décideurs, à des DRH. Nos entrepreneurs sont extrêmement ringards dans leurs mentalités vis-à-vis des handicapés ".

En jeans et chemisette, notre anti-randonneur s'élance donc en ce début d'après-midi. En guise d'entraînement, Jean-Christian s'est imposé quelques balades dans le bois de Vincennes et des ascensions répétées des 45 mètres de dénivelé d'un grand escalier à Granville, où il réside. Loin des 900 mères à grimper pour cette seule première étape.

"On sait qu'on va souffrir ", dit-il en s'éloignant de Marangu Gate, point d'entrée dans le parc naturel du Kilimanjaro, à 1.800 mètres d'altitude. Le militant de l'insertion des handicapés a troqué sa canne blanche pour des bâtons de marche. Laurence, son accompagnatrice, lui donne des indications orales sur la nature du chemin.

Un convoi impressionnant

Jean-Christian a perdu quasiment toute la vue, un appareil auditif corrige sa surdité. Pour le moment, la piste est encore bonne, s'avançant en lacets dans la forêt tropicale.

C'est au milieu d'un impressionnant convoi que Jean-Christian fait ses premiers pas.

Seize randonneurs -  5 handicapés, le reste d'accompagnateurs - pour lesquels sont mobilisés 2 cuisiniers, 7 guides et 47 porteurs, chargés chacun d'énormes sacs de 20 kg. Dix de ces porteurs ont une autre mission. Tirer, pousser, hisser la "joëlette", fauteuil roulant tout terrain, dans lequel trône Déo, étudiant tanzanien paraplégique.

Au milieu des chants de ses porteurs, Déo plane quelque peu. Né au pied du Kilimanjaro, il n'a jamais pu s'approcher du sommet. A 13 ans, avant l'accident qui l'a privé de l'usage de ses jambes, l'adolescent s'était fait refouler du parc naturel, où l'on ne rentre pas sans s'acquitter de droits conséquents.

C'est l'association française Chemin des sens qui lui permet de réaliser son rêve. "Jamais je n'avais vu de tels sentiers " s'enthousiasme Déo, secoué par les pierres qui commencent à joncher le parcours. "Ravi " par la découverte de nouvelles essences d'arbres et de fleurs, il se délecte au fur et à mesure de l'ascension d'un autre élément inexistant en plaine, la fraîcheur.

"Excité " d'atteindre le toit de l'Afrique

Celui qui se régale aussi manifestement, c'est Alain. Il marche d'un bon pas, malgré sa vision devenue soudainement seulement périphérique il y a 12 ans. Ancien directeur export dans l'industrie, le fringuant quinquagénaire s'investit désormais dans le caritatif, faute d'employeur l'acceptant avec sa vue tronquée. Il est aussi resté sportif. "Pour moi c'est essentiel de faire passer toute l'énergie négative en transpiration, c'est une clé de la réussite pour accepter le mieux possible son handicap ."

Pour cet amateur de ski de randonnée, "l'excitation est à son comble " à l'idée de monter sur le toit de l'Afrique.

Excitation fortement teintée d'appréhension pour Marie, doctorante en littérature slave, elle aussi privée de vision centrale. Pas sportive, elle dit avoir "l'envie de grimper tout en haut du Kilimanjaro ". "C'est le plus important ".

L'arrivée au sommet est prévue le jour de ses 52 ans. "On ne pourra pas allumer de bougie, faute d'oxygène ". Mais sa grande crainte est de ne pas y parvenir : "Je suis la seule femme handicapée du groupe et j'ai l'honneur à défendre. A deux ou à quatre pattes, je suis obligée de monter ".

"Passeport sous-marin"

Même détermination pour Joseph, robuste judoka. Même si ses pieds se posent à tâtons sur le sol, on sent sa démarche volontaire. Sourd de naissance, il a perdu l'usage de la vue il y a une vingtaine d'année, lorsqu'il était trentenaire. "Avec les petits cailloux qui roulent et un terrain qui n'est pas plat, ce n'est pas facile ", traduit son guide-accompagnateur, Jérémy.

Ils communiquent en langue des signes tactile, ils ne se lâchent quasiment jamais la main.

Avec l'apparition d'ornières et de grosses pierres, Jean-Christian tient désormais aussi le bras ou l'épaule de Laurence. "Les jardiniers n'ont pas bien ratissé le chemin ", s'amuse-t-il, la chemise devenue "éponge " au cours de l'ascension. Inondé dans une poche, il se vante d'avoir le premier "passeport sous-marin de la République française ".

En nage, à tâtons ou sur un pousse-pousse tout terrain, l'équipée arrive au premier refuge, à 2.700 mètres d'altitude, peu avant la tombée de la nuit. Tous fatigués, mais sourires de satisfaction aux lèvres, sous le regard incrédule des autres randonneurs.

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