Insécurité record en Guyane : une nuit avec la BAC

REPORTAGE EN IMAGES | La Guyane est le département français où le taux d'homicides volontaires est le plus élevé. Drogue, violences, armes en circulation, immigration clandestine, à Cayenne, les policiers souffrent du manque de moyens. Reportage nocturne à bord d'une voiture de la BAC.

Vendredi soir à Cayenne, la pluie va peut-être "calmer les ardeurs de certains ". Il est 21h25, la Brigade anti-criminalité (BAC) de nuit - les "hiboux" - prend son service. Stéphane, major de la BAC de nuit, Rodrigue et Patrick sont la "BAC N130" dans le poste de radio.

Deux patrouilles quadrillent l'agglomération. Dans la seconde équipe, Sisco porte un tee-shirt vert avec une mygale dans le dos. L'animal est aussi dessiné au mur, dans leur bureau du commissariat, à deux pas de la place des Palmistes, une mygale , "car la BAC tisse sa toile sur la Guyane pour arrêter le crime ".

"Les chiffres parlent d'eux-mêmes"

Le vendredi soir c'est "très chaud ", "surtout pendant le carnaval ". D'autant qu'on est en début de mois, les paies sont tombées, les gens ont les moyens de se saoûler et de faire les "afters des afters ". A Cayenne, "les chiffres parlent d'eux-mêmes ", explique Eric Kreikenmayer, chef de la BAC de Cyanne.

En effet, selon les derniers chiffres de la préfecture de Guyane, les vols à main armée ont augmenté de 22,1% en 2013, les atteintes volontaires à l'intégrité des personnes de 14,7% et les atteintes aux biens de 18%. Et selon l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales, la Guyane est surtout le département français où le taux d'homicides volontaires est le plus élevé.

Cayenne, ville natale de la ministre de la Justice Christiane Taubira, n'est pas une ville comme les autres. Alors que, souvent, en métropole, la criminalité s'exerce plutôt l'après-midi, ou jusqu'à 2h du matin, "ici c'est 24 heures sur 24 " : drogue, violences, armes.

La voiture de la BAC s'élance dans la nuit, direction le village chinois, aussi appelé "Chicago" par les habitants, juste à côté du vieux port, refuge de très nombreux immigrés clandestins sans un sou. Ici, "on a l'impression que les lois françaises ne sont pas adaptées " explique Stéphane, citant les frontières poreuses avec le Surinam ou le Brésil, loin de produire les mêmes effets que nos frontières européennes. Dans la ville, d'immenses bidonvilles ou squats accueillent ces populations clandestines, notamment d'anciens bâtiments de la gendarmerie ou l'ancienne villa d'un procureur.

"La vie n'a pas de prix"

A 8.000 km de là, toute la médiatisation autour de la violence à Marseille fait doucement rire les policiers de la BAC... Ici pas de cité, pas de gang, pas de règlement de comptes, pas de "violences urbaines " non plus, mais une criminalité toute "sud-américaine ", car c'est bien là que nous sommes. "Ici la vie n'a pas de prix ", résument tous les policiers de la BAC, "les gens perdent leur vie pour un oui ou pour un non ", "la moindre petite bagarre peut vite finir avec un mort ".

A Cayenne, les choses vont très vite : "Vous me regardez mal, je vais chercher un sabre ", raconte un des policiers, tandis que la voiture traverse ce qu'ils appellent "le couloir de la mort" , une ruelle du quartier "Chicago" où le trafic est intense et où il ne fait pas bon stationner.

Pas besoin de permis pour un fusil de chasse

Il faut dire que les armes sortent facilement. Déjà parce que tout le monde peut posséder un fusil de chasse, "c'est culturel, il n'y a pas de permis de chasse " explique le chef de la BAC, sous prétexte que le territoire de la Guyane est recouvert à 90% de forêt amazonienne. "Pratiquement à chaque contrôle, les personnnes sont munies de sabre ", ajoute un policier. Il s'agit de "sabre d'abattis ", censés servir pour des travaux agricoles... Les policiers en ramassent tous les soirs. Stéphane, 26 ans de police dont les deux dernières années à Cayenne, est formel : "Je n'ai jamais vu autant d'armes de ma vie de policier ".

"Le crack, c'est un peu comme la bière ici"

A "Chicago", où se succèdent des bars colorés, invisibles la journée, on croise de nombreuses prostituées et des personnes en plein business, assises, "comme un marché avec leurs stands ". C'est une des spécificités de Cayenne, qui occupe en grande partie les policiers de la BAC : le trafic de drogue, "un véritable fléau " selon Stéphane.

Un peu de cannabis ("de l'herbe, très peu de résine "), de la cocaïne ("mais trop chère donc ne reste pas sur le territoire "), alors essentiellement du crack, dont la consommation atteint des records. "Le crack, c'est un peu comme la bière ici ". Il faut dire que le "caillou" est actuellement à 1 euro, imbattable, contre 15 à 30 euros en métropole.

Un scooter s'enfonce dans une allée près du vieux port. "Va voir " lance Stéphane, Rodrigue bifurque sur la doite. L'homme à scooter n'a pas le bon permis pour conduire un tel engin, ils le connaissent, ils le laissent partir, "on a autre chose à faire ". "C'est un cracké, pas un vendeur ", expliquent-ils.

On est là dans le coin des "crackés" justement, ils errent devant de grands conteneurs, leur démarche maladroite évoque celle de zombies. Défaits, ils scrutent le sol, à la recherche d'une pièce, d'un caillou, "ils ne vivent plus que pour ça ". Parmi eux une jeune fille qui semble avoir moins de 15 ans.

Vol de bidons "des tambours pour le carnaval"

Soudain, nouvel appel radio pour un vol. La Dacia Logan blanche accélère pour atteindre l'entrepôt en question. Girophare allumé, le moteur ronfle, un moment "grisant " pour le policier au volant. Mais "attention de ne pas casser la voiture quand même, c'est la dernière qu'on a ", ajoute l'un d'eux.

Arrivés devant le bâtiment, deux jeunes garçons mineurs sont interpellés. "L'oiseau est dans le nid ", crache la radio. L'un des deux jeunes, installé dans la voiture, tremble violemment, de froid ou d'émotion, et tente malgré les menottes de faire fuir les moustiques. Agé d'une quinzaine d'années, c'est la seconde fois qu'il est interpellé au même endroit. Ils tentaient de voler des bidons, "pour faire des tambours pour le carnaval ".

"Il y a beaucoup de jeunes de 15 à 23 ans, c'est toujours les mêmes qu'on retrouve ", commente Eric Kreikenmayer. "On en voit certains monter progressivement, du vol de scooter au braquage. Et la justice n'a aucune réponse là-dessus. Ce sont des mineurs, donc chaque fois elle leur laisse encore une chance, encore une chance, et puis finalement quand ils arrivent à 18 ans ils partent directement en prison ", constate-t-il. "En fait la justice attend qu'ils aient 18 ans , ajoute Sisco, avant cela elle n'a pas de réponse ".

"On repart la queue entre les jambes"

En Guyane, où 44% de la population a moins de 20 ans, les "soundsystem" sont légions : des rassemblements de 200 à 400 personnes, venus de différentes quartiers. En fin de soirée, quand ça dégénère, on y va "la peur au ventre ", explique Stéphane, car par manque d'effectifs, personne ne va pouvoir venir en renfort. Parfois même, une poignée de policiers contre des centaines d'hommes, ils font demi-tour. Dans ce cas-là, "on ne fait plus notre métier par manque d'effectif ", regrette le policier, "on repart la queue entre les jambes ".

Vers 1h30 du matin, le marché de Cayenne se met déjà en place. Les agriculteurs chinois (Hmongs) croisent les fêtards de Cayenne. La voiture de la BAC poursuit sa ronde, fenêtres baissées, les policiers scrutent, regard à l'affût, saluent les agents de sécurité des clubs, passent devant les bars au ralenti. Tout le monde les regarde, tout le monde les reconnaît, on échange quelques mots en français, en brésilien ou en créole.

Puis, sur un trottoir, un flagrant délit : "L à ça vend ! ". C'est "l'homme à la cape" , explique les policiers, ils le connaissent bien lui aussi. Dans une petite boîte de médicaments en plastique, il a deux cailloux. "Il nous donne des infos de temps en temps " explique un des policiers.

"Ici, au moins, on est encore respecté"

Les relations sont plutôt bonnes avec la population. "Ici au moins on est encore respecté, comparé à la métropole ", indique Stéphane. Mais c'est "difficile " en ce moment, ajoute-t-il. "On n'a pas d'effectifs, pas de moyens, on ne se sent pas tellement soutenus" , "il suffit qu'il se passe un truc et on met ça sur le dos des policiers ", explique-t-il.

En décembre, les 27 policiers de la BAC de Cayenne avaient démissionné après la mise en cause de l'un d'eux dans l'utilisation d'un flash-ball. Pour Stéphane, "depuis 26 ans qu'il fait se métier, ça fait 26 ans que ça se dégrade ". Sarkozy comme Hollande, ils "n'ont rien fait ". Mais on ne parlera pas politique, c'est leur "droit de réserve".

DOSSIER ►►► L'ensemble de nos reportages en Guyane

(©)

Vous êtes à nouveau en ligne