Le 22 avril, il ne sont pas allés voter, sans être dépolitisés

Au premier tour, ces quatre Français aux trajectoires différentes ont en commun de n'avoir pas voté. Ils en conçoivent dépit, frustration ou indifférence. Sans pour autant se tenir loin de la campagne présidentielle et se désintéresser de l'enjeu du 6 mai.

"En tous cas m'inscrire. De là à aller jusqu'au bureau de vote pas sûr. Franchement, je suis en train de me poser la question parce que je ne vois pas l'issue. " Voilà ce que disait à l'automne 2011 Françoise, infirmière, sédentarisée à Paris après dix ans dans l'humanitaire.A l'époque, elle imaginait encore qu'elle irait s'inscrire près de chez elle. Jugeait peu ou prou que ce serait plus convenable. L'élection présidentielle de 2012 "changeait la donne ", disait-elle, alors qu'elle n'a voté qu'une fois, en Bretagne, là où vivent ses parents. Puis plus du tout, quitte à culpabiliser.
Le 22 avril, Françoise n'avait pas fait le changement de bureau de vote ; elle n'a pas non plus fait l'aller-retour en Bretagne. Dépendre d'un mauvais bureau de vote est un facteur majeur de l'abstention, comme le soulignait déjà dans Carte d'électeur la sociologue Céline Braconnier à l'automne 2011.

Cette année, l'abstention n'a pas explosé, circonscrite autour de 20%. Ce qui signifie tout de même qu'un électeur sur cinq a choisi de ne pas aller voter au premier tour, le 22 avril. Sans compter ces électeurs radiés parce qu'ils étaient restés inscrits dans le mauvais bureaui de vote. Leur nombre n'est pas officiel, mais leur proportion est non négligeable lorsqu'on interroge les électeurs qui ne sont pas rendus aux urnes le jour J.

C'est le cas de deux soeurs, qui croyaient être inscrites en Basse-Normandie, dans le village de 200 habitants de leurs parents. Marion, cependant, a été prévenue par un courrier la pressant de s'inscrire désormais au Mans, où elle s'est installée pour travailler dans la banque. Elle ne l'a pas fait, et se dit "frustrée ", "un peu bête ".

Sa soeur Estelle, 28 ans, ignorait en revanche qu'elle serait radiée. Et tenait à voter près d'Alençon "où l'on connait ses voisins lorsqu'on va acheter le pain". Où l'on vote "pour des gens qu'on connaît, pour des gens qui nous ont vu grandir ", ajoute-t-elle à présent qu'elle vit à Rueil-Malmaison, en banlieue parisienne, où elle devenue factrice "en attendant de rentrer en Normandie ".

Si Estelle avait su qu'elle risquait la radiation des listes, elle juge qu'elle se serait résignée, mais difficilement. Et seulement parce qu'elle juge que voter est "un devoir, un hommage aux femmes qui se sont battues pour ça ", précise la jeune femme qui s'estimait "peu politisée jusqu'à cette année, et s'est davantage intéressée à la politique depuis son mariage avec un autre facteur.

Frédéric, lui, est politisé depuis longtemps, à 43 ans. En 1988, il était sympathisant PS. Un bulletin Mitterrand, deux bulletins Jospin, puis un virage pour Sarkozy, en 2007, qu'il regrette. D'un point de vue "social et sociétal ", cet architecte d'intérieur de Nantes s'estime "plus proche de Hollande ". Puis, devenu chef d'entreprise, il avait évolué.
C'est aussi parce qu'il est chef d'entreprise, qu'il a déposé le bilan il y a deux ans et doit attendre que se soient écoulées trois années pour prétendre enfin à un nouvel emprunt qu'il s'emporte contre la faillite des politiques. Leur absence d'expertise, en particulier. Parce que les programmes ne sont "validés par aucun technicien, aucun économiste ", il n'est pas allé voter le 22 avril.
Quelques mois plus tôt, il était pourtant allé s'inscrire exprès. Car il ne s'était jamais abstenu. Mais, une fois les parrainages déposés et les candidats connus, il a réalisé qu'il ne se déplacerait pas. Des deux finalistes, il parle comme de "deux bozos " ou "deux pingouins ". Refuse de participer à ce qu'il regarde comme "une partie de rami, un poker ".
S'il s'échine à défendre son choix, "un choix réfléchi, tout sauf inconscient " dit celui qui "refuse de choisir le moins pire ", Frédéric n'a pas accueilli la relativement forte participation du 22 avril comme une mauvaise nouvelle pour autant. Il explique que s'abstenir lui aurait "fait honte " il y a encore cinq ans, qu'une "boule dans le ventre " sédimente à mesure qu'il s'engage dans l'abstention. Un geste tout sauf léger, mais qu'il explique aussi par le poids médiatique qu'il revêt les soirs de résultats  - "1200 votes blancs à Nantes ? C'est super ! Et ils sont où les gens mécontents qu'on rencontre dans la rue ? Ils ont fini par voter. Voter pour le moins pire."

Pour Frédéric, les options du second tour ne sont pas équivalentes pour autant, mais il attend "une sixième république qui reste à définir ". Charles, 21 ans, étudiant à Strasbourg, est plus catégorique. Plus nihiliste, peut-être aussi : pour le second tour, le 6 mai, il hésite entre deux options. S'abstenir, comme il l'a fait au premier tour "parce que les candidats promettent des choses qu'ils ne pourront jamais tenir maintenant que la France a perdu sa souveraineté au profit de l'Europe ", ou voter Hollande. Mais dans un unique but, et surtout pas par affinité élective : "Si Hollande devient président, les Français réaliseront peut-être que ça ne change rien, qu'on ait un président de gauche ou un président de droite", et donc "qu'il faut sortir de l'Europe ".

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