"L'islam n'oriente pas le vote. La discrimination, oui."

Vincent Tiberj, chercheur en science politique à Sciences-Po à Paris décrypte la charge contre le parti socialiste de Marwan Muhammad, blogueur de 33 ans, ancien trader et musulman

Depuis l'arrivée à l'Elysée de Nicolas Sarkozy, j'ai rencontré de nombreux Français, musulmans et se définissant comme tels, ou d'origine étrangère et préférant cette catégorie, qui racontaient leur malaise.

Un malaise lié à ce qu'ils vivaient comme un stigmatisation de ce qu'ils sont par les politiques. Notamment à droite, à la faveur du la loi sur le voile intégral ou de saillies ponctuelles de tel ou tel ténor de la majorité.

Spontanément, on imagine que ce climat qu'ils dénoncent ne peut que façonner leur vote. Sauf qu'ils sont nombreux à hausser aussi la voix contre ce qu'ils regardent comme "l'islamophobie en germe à gauche" . Ce sont les mots de Marwan Muhammad, notamment.

Il a 33 ans, il est né à Paris d'un père égyptien et d'une mère algérienne. Classe moyenne, doué à l'école, il tente médecine, échoue. Se dirige alors vers la finance, moins propices aux discriminations dans son esprit.

Il sera cinq ans trader à la Société générale, racontera cette expérience sur son blog, en tirera un livre.

À mesure qu'il s'investissait dans la religion qu'il boudait à 20 ans, Marwan Muhammad s'est éloigné de la finance. A démissionné de son poste de trader. Aujourd'hui, il travaille toujours place de la Bourse, vit dans le XVIème arrondissement, mais a déjà voté José Bové. Pour les positions palestiniennes du leader altermondialiste. Il a suivi avec attention les débats au sein du NPA également lorsqu'il s'est agit d'investir une candidate voilée.

Voile et Palestine restent deux critères de vote 

Invité de Carte d'électeur, le chercheur en science politique Vincent Tiberj souligne toutefois que, à l'échelle de l'ensemble de l'électorat, ces Français pour qui l'islam est un curseur politique restent minoritaires. Il rappelle que, dans les enquêtes sociologiques de terrain, les gens évoquent d'abord leur origine ou leur quartier. Ensuite seulement (parfois) leur religion.

Pour le chercheur du Centre d'études européennes à Sciences-Po Paris, les enfants d'immigrés nés en France se positionnent surtout en fonction d'une même expérience : celle de la discrimination. Il précise que c'est cette expérience-là, qu'ils partagent du reste avec les Français d'Outre mer au regard des statistiques obtenues sur le terrain, qui fonde leur appartenance politique à gauche.

Dans son témoignage, Marwan Muhammad charge très lourdement le Parti socialiste, accusé par l'ex-trader de s'être servi des enfants d'immigrés comme "d'alibis" dans la foulée de la Marche des Beurs et la création de SOS Racisme, au milieu des années 80.

Cette exaspération contre la gauche se fait de plus en plus précise, sur le terrain, en reportage.

Pour autant, Vincent Tiberj nuance les critiques de Marwan Muhammad en précisant que 80% des Français d'origine immigrée ont voté Ségolène Royal en 2007.

Lorsque je l'ai rencontré, Marwan confiait qu'il ne savait pas pour qui il voterait l'an prochain. Il n'envisage pas non plus de s'engager dans un parti à moyen terme. Considère plutôt les formations politiques "inopérantes" et leurs clivages artificiels.

Pour autant, il ne boude pas définitivement le champ politique et songe à s'investir "dans des groupes de pression" . Même s'il ne se considère pas "électeur musulman", il assure qu'ils sont de plus en plus nombreux, jeunes actifs pratiquants, à vouloir faire valoir leurs intérêts auprès des partis.

Vincent Tiberj met en perspective cette volonté affichée en rappelant que la plupart des associations impliquant des Français issus de l'immigration ne se sont pas structurées autour de la religion. Même si "ça pourrait changer" , notamment à la faveur d'un climat islamophobe qui stimule finalement une identité politique musulmane pour l'instant peu courante. 

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