Jean-Louis, restaurateur à Marseille : "On votera pour une personne, pas un parti"

Reportage chez un restaurateur de Marseille, plutôt apolitique qui s'interroge sur la gauche et la droite. Ce clivage a-t-il encore un sens ? Décryptage avec Xavier Denamur, propriétaire de cinq grands restaurants à Paris.

Lorsque Jean-Louis Vignoli, alors chef d'entreprise marseillais, a repris avec un associé le restaurant La Villa à Périer, quartier cossu de la Cité phocéenne, l'affaire comptait vingt salariés. Un jour, le patron a demandé à son équipe si elle était votait. Il se souvient avoir été frappé par l'indigence du ratio d'électeurs : deux sur vingt.

Juste avant mon arrivée cette semaine, le restaurateur a reposé la question au personnel, soit vingt-cinq personnes aujourd'hui. Les abstentionnistes sont moins nombreux, même si le barman rechigne à répondre avant de lâcher qu'il ne vote pas. En cuisine, Rodolphe, 39 ans, raconte qu'il "ne votera jamais" :

"J'ai jamais voté. C'est voulu, la politique ne m'intéresse pas. Que ce soit gauche, droite, centre, c'est toujours pareil. Ça m'ennuie. Et une fois au pouvoir, ça ne change rien."

Xavier Denamur décrit le sentiment de défiance qui existe dans la profession enver la politique :

"En cuisine, on parle très peu politique, et dans les équipes des restaurants, ce n'est pas un sujet qui est très abordé. On a vraiment le sentiment, en tous cas dans la restauration, qu'une grande partie des salariés, a un sentiment de défiance vis-à-vis de la politique. On le voit dans d'autres élections comme les Prudhommes, où l'on observe des taux d'abstention de 80%.
Il faut installer un vrai débat à l'intérieur des entreprises. J'essaye de parler politique dans mes entreprises, où j'ai pas mal de salariés abstentionnistes. Le problème, c'est la représentativité du personnel politique. Les gens ont le sentiment d'une oligarchie indécrottable en place."

 

Si Rodolphe est de moins en moins représentatif de l'équipe dans son ensemble, il garde un point commun avec ceux qui votent, ou du moins ceux qui disent qu'ils "vont s'y mettre dès qu'ils auront un peu de temps pour aller s'inscrire" .

Ce point commun, c'est de dire, en haussant les épaules avec plus ou moins de vigueur, que de vivre "de gauche" ou "de droite" ne signifie plus grand chose.

"La France m'a rendu plus libéral"

C'est ce que m'ont affirmé la plupart des salariés de la Villa avec qui j'ai pu discuter. Même l'Italien Emmanuele, le pizzaïolo depuis 1994, dit que la France – où pourtant il ne vote pas même s'il aimerait – l'a rendu "plus libéral" , lui dont on sent pourtant qu'il vient d'un milieu populaire, avec un héritage à gauche et "des valeurs ancrées" comme il dit.

Jean-Aimé, 45 ans, est chef de salle dans ce restaurant qui fait office de cantine pour une large frange du personnel politique marseillais. Lui aussi vient d'un milieu ouvrier. Il a grandi à Marseille, pas dans les Alpes, mais il est devenu majeur dans la cité phocéenne, où il a voté dès 18 ans. Jamais arrêté depuis, "à part peut-être quelques premiers tours" .

Il dit qu'il était "à droite à 100% à 18 ans" , mais qu'il a "évolué" . Qu'il "espère bien" que ça continue d'évoluer. Parce que le contraire serait la marque d'un esprit "obtus" , et aussi parce que "gauche-droite, droite-gauche, c'est fini" . Enfin, "il faudrait que ce soit fini" , se reprend-il. Le vote ouvrier est loin de lui, comme de son fils de 18 ans, qui vote comme lui :

"On peut dire qu'on est toujours un fils d'ouvrier. On sait d'où on vient. C'est très important de savoir d'où on vient. C'est pas bon d'avoir la tête qui enfle mais c'est pas pour ça qu'on vote toujours pareil. On évolue, et heureusement qu'on évolue."

Cette évolution, c'est celle qui l'a porté d'un vote pour des partis, une certaine filiation identitaire, vers un vote "pour des personnes" . Régime de la Cinquième République oblige, la personnalisation des enjeux des élections présidentielles est forte. Sauf qu'à écouter le chef de salle, la chose vaut aussi pour les scrutins locaux :

"Parfois, je vote plutôt pour des hommes et des femmes que pour des partis politiques. Il faut soutenir certains petits partis où il y a des gens valables."

Le charisme, l'image pour critères de choix

Jean-Louis, le patron du restaurant, ne dit pas autre chose lorsqu'il affirme qu'il cherche, "certes, quelqu'un qui corresponde un peu à [ses] idées de base" mais avant tout "une personnalité" . Le "charisme" qu'un candidat dégage sont des critères de poids :

"Même quelqu'un qui n'a pas les mêmes idées que moi, je pourrai me poser la question de voter pour lui en fonction de l'image que reflète cette personne. Quand on les entend, on sent que certains sont sincères, qu'ils dégagent quelque chose."

Il dit qu'il s'est forgé "assez tard" – à 28 ou 29 ans – une conscience politique propre "quand même libérale" . Des convictions différentes de celles de son terreau familial. Une exception à la règle générale, qui montre qu'on continue de voter assez tard au diapason de ses parents.

Jean-Louis n'a pas toujours été restaurateur. Il n'est pas certain que son identité professionnelle actuelle joue sur son choix. Pourtant, il reconnaît qu'il ne votera pas pour un candidat qui envisagerait un retour à la TVA à 19,6%, "c'est vrai que ça peut influer sur la couleur du vote"  :

"Ce n'est pas le critère premier mais c'est peut-être la première fois que je voterai utile. En vieillissant peut être qu'on devient égoïste et qu'on pense à soi. Mais quand je dis " à moi ", c'est à notre monde. La baisse de la TVA à 5,5, c'est en réalité une TVA moyenne à 9, et ça a signifié trois embauches en plus, une augmentation des salaires, une prime annuelle et la création d'une mutuelle de branche par exemple."

L'idée d'un choix pour une personne plutôt que pour une famille idéologique est centrale chez tous ceux qui m'ont répondu. Spontanément, ils sont plusieurs à l'articuler autour de leur statut professionnel, des acquis plus ou moins récents de leur corporation. Personne ne dit que la restauration doit beaucoup à Nicolas Sarkozy mais on devine sans trop de mal que le camp adverse aura du mal à gratter par ici de nouvelles voix.

" Ni de droite, ni de gauche "... FN ?

Aucune des sept personnes interrogées n'a parlé du Front national ou de Marine elle-même. Sur les blogs d'extrême-droite, la fin du clivage gauche-droite est une vieille marotte. On y reprend notamment les chiffres, spectaculaires, de l'enquête Sofres pour le Centre de recherches politiques de Sciences-po (Cevipof) qui indique qu'un gros tiers des Français ne se sentent ni de droite ni de gauche.

Les travaux du Cevipof remontent à 2006. Parallèlement, en l'intervalle de cinq années, plus d'une personne travaillant à la Villa affirme avoir voté (ou voulu voter) "de plus en plus pour une personne, et de moins en moins pour un parti" .

Pour cette serveuse, qui y travaille depuis moins d'un an après des études de lettres, c'est "inquiétant" , voire "aberrant" . Elle craint d'y voir surtout l'empreinte de Marine Le Pen :

"Vous l'entendiez, ça avant ? Moi pas. Pour moi, ce sont avant tout des gens qui vont trouver plus facile de vous dire qu'ils votent pour elle, mais pas FN. Des gens qui n'assument pas voter Front national, pour passer mieux face aux autres." 

À 22 ans, Laura déplore, elle, un débat trop axé sur des personnes. Elle dit qu'elle vote "avant tout un parti" . Elle attendrait même un shadow cabinet "à l'américaine" comme elle dit (il en existe surtout en Grande-Bretagne, comme le fait remarquer un riverain en commentaire) afin de pouvoir "suivre les idées en amont" . Elle dit que ça la révolte d'entendre "les gens, ses collègues dire ne rien connaître à la politique"  :

"Il y a quand même un minimum... sinon c'est certain que les gens vont prendre pour argent comptant ce qu'on leur aura dit. Et voter une telle ou untel sans réfléchir parce qu'il leur aura semblé sortir du lot."

Parmi les employés de Xavier Denamur, peu de votes FN déclarés mais des retours à caractère identitaire :

"Dans mes entreprises, j'ai travaillé avec entre dix et vingt nationalités différentes mais c'est vrai qu'il y a un soubassement Front national dans le monde de la restauration. On pense peut-être que Marine Le Pen est plus respectable... mais je ne crois pas que les idées soient bonnes. Il y a de l'idéologie mais pas d'idées. Ce soubassement FN vient de loin : c'est un vote un peu contestataire, un peu réactionnaire, mais aussi le vote d'une profession qui a certes beaucoup changé mais où beaucoup de restaurateurs sont des gens qui viennent de la terre, loin des métropoles où se mélangent les gens. J'entends très peu dire " je vote FN " mais j'entends des retours un peu identitaires chez certains."

 

Il y a près de quatre-vingt dix ans, le philosophe Alain relevait ceci à son époque :

"Lorsqu'on me demande si la coupure entre partis de droite et partis de gauche, hommes de droite et hommes de gauche, a encore un sens, la première idée qui me vient est que l'homme qui pose cette question n'est certainement pas un homme de gauche."

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