En 1981, tout mène à Mitterrand, même son équipe de basket

En 1981, le club de basket féminin de Chalon est plutôt marqué à gauche. Aujourd'hui, les joueuses racontent leur rapport à la politique. Décrytpage avec Cabu, dessinateur de presse.

Elles ont la cinquantaine, ou bientôt. En commun, d'avoir voté la première fois de leur vie pour la présidentielle de 1981. Et aussi d'avoir grandi ensemble, en jouant au basket jusqu'à pousser leur club bourguignon de l'USC Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire) en nationale 2.

Le "C" de l'USCC, ça voulait dire "cheminots" – il s'appelle aujourd'hui le Chalon basket club (CBC). Dans ce club qui eut comme président un syndicaliste FO, cela signifiait aussi "se sentir de gauche" se souvient Sophie. Issue d'une famille militante, père et mère socialistes, elle fut longtemps la capitaine. En 1974, lors du premier duel Giscard-Mitterrand, c'est elle qui avait été choisie pour remettre une rose à François Mitterrand sur la scène d'un meeting qu'il tenait à Chalon.

Pour cet article, j'ai retrouvé six anciennes de l'équipe. Toutes ont voté Mitterrand en 1981. Le soir de la victoire, de retour d'un match, justement, elles se sont retrouvées à "hurler de joie entre filles" . Il y avait aussi des dirigeants, les petites des équipes de jeunes.

Assez pour labelliser l'USCC "club de gauche" ? Certaines le font volontiers, et marque bien la différence avec les "bourgeois de l'Elan" , club rival – présidé par Dominique Juillot, aujourd'hui à l'UMP – dans la ville qui comptait alors 56 000 habitants, dirigée depuis 1965 par un socialiste... avant de passer aux mains de Dominique Perben.

"Il y avait les gens qui avaient les moyens..."

Dans le rétro, Sophie, 54 ans, revoit des filles qui "donnaient leur avis" :

"On n'était pas que des gens bien élevés, bien obéissants."

D'autres se hérissent aujourd'hui à l'évocation d'un "club militant" , à l'instar de Dominique, 54 ans, pour qui "l'engagement était d'abord sportif" . Son père, Jean Givord, qui était l'entraineur, juge pourtant qu'il portait bien des valeurs de gauche auprès des gamines qu'il a formées.

À y réfléchir, toutes conviennent avoir fermenté politiquement en marge du terrain. Durant ces années de maturation, résultats sportifs et citoyenneté ont tricoté une trame surtout inconsciente. Replongeant dans les photos de l'époque Sophie dit : 

"Quand on discutait ce n'était pas toujours politisé mais il y avait les gens qui avaient les moyens et nous qui en avions moins quand même. On se dépatouillait avec ce qu'on avait."

"Une autre époque, d'autres valeurs"

Et aussi que la vie des clubs de sport avait davantage de vertus pédagogiques, moins de prime au résultat ou à la marque d'une paire de godasses. Le canevas que tissaient politique et vie associative raconte "une autre époque" , "d'autres valeurs" . (Voir la vidéo )

 

Dans les soutes de l'INA, on trouve une vidéo filmée pendant la campagne présidentielle de 81. L'animateur d'un comité de soutien à Chirac(présent au premier tour) est interviewé sur ce qui distingue jeunes militants socialistes et gaullistes. Celui qui répond qu'ils se retrouvent dans "l'aspiration à plus de générosité" n'est autre que Nicolas Sarkozy – il a alors 26 ans.

 

Etre de gauche, à cette époque-là, les anciennes de Chalon voyaient pourtant ça sensiblement différent :

pour Patricia , 54 ans aujourd'hui, c'était d'abord une adhésion à "un seul homme" , "vraiment la force tranquille" , porté par un camp soudé qui tranche avec les luttes intestines pour le leadership qui la "dégoutent" à présent ;pour Françoise , 48 ans, c'est moins Mitterrand qu'un vote "pour un parti, le parti socialiste, qui était synonyme de liberté" ;pour Sophie , au contraire, François Mitterrand incarnait un souffle nouveau, "une espérance" , "une guidance" . Certes, Sophie se dit "plus révoltée aujourd'hui" , Dominique "en attente des mêmes choses, malgré un niveau d'exigence moins haut peut-être" et Patricia toujours animée par "un même idéal" qui charrie encore l'abolition de la peine de mort ou les 39 heures. Mais toutes ne sont pas militantes.

"On se remet en question avec la montée de l'extrême droite"

Nathalie, que l'on sent moins charpentée politiquement, confie ainsi qu'elle ne vote pas toujours "parce que les weekends sont souvent au grand air". Et aussi parce qu'elle n'a "jamais été très intéressée par ça, même si [elle] suit l'actualité" . A la réflexion, c'est la montée de l'extrême droite qui la fait encore se déplacer dans un bureau de vote à 48 ans "parce qu'on se remet un peu en question".

Fille d'agriculteurs plutôt à droite quoique le père ait été "maire apolitique" en Bourgogne, Nanou reconnaît avoir été "influencée"  par les discussions au club de Chalon.

Trente ans plus tard, elle dit toutefois "se refaire une identité politique" , et à vrai dire "plutôt au centre" . Alors qu'elle feuillette les cahiers qu'elle a gardés de son époque cheminote, on la sent plus hésitante, désorientée plus que vraiment déçue par le mitterrandisme de son premier isoloir.

 

De ces six femmes, aucune ne confiera d'ailleurs de réel désenchantement envers François Mitterrand. On devine en substance que Nicolas Sarkozy et le retour de la droite à l'Elysée sont passés par là.

Françoise, qui se dit "stylée de droite" en apparence et que ses co-équipières surnommaient Duchesse parce qu'elle aimait les belles fringues, explique que "même si on s'embourgeoise avec l'âge"  et "malgré le confort et les contradictions de la chanson de Brel sur les Bourgeois qui deviennent cons avec le temps" , les "idéaux" sont restés intacts.

Idem pour Cabu, il ne regrette pas un seul instant son vote en mai 1981. Il rappelle que son propre investissement à gauche s'inscrit avant tout dans la guerre d'Algérie, lieu de déniaisement politique pour lui qui fut envoyé sur place à vingt ans, vierge de toute conscience politique. Pour lui, c'est peut-être pareil moment fort, fondateur, qui fait défaut aux nouvelles générations :

"Les jeunes, et notamment les jeunes garçons, n'ont peut-être pas la nécessité de réfléchir. Chez les féministes, il y a sans doute davantage de mémoire."

Voter pour une profession, pas son porte-monnaie

Aucune de ces femmes ne dira voter en fonction de son pouvoir d'achat. Mais plusieurs avancent leur profession comme une raison du vote socialiste en 81. De l'équipe de la fin des années 70, la plupart sont devenues enseignantes. Prof d'EPS (éducation physique sportive) plus précisément.

Avant que François Mitterrand ne l'emporte, les profs de sport n'étaient pas rattachés au ministère de l'Éducation nationale, mais à la Jeunesse et aux Sports. Corollaire de la victoire socialiste du 10-Mai, ils ont été intégrés dans un corps professoral plus homogène.

Ce nouveau statut apparait fondateur du vote Mitterrand chez plusieurs d'entre elles. Nanou, qui a " galéré " et quitté la région pour la Picardie où elle a tardé à être titularisée, dit ceci :

"Je pensais fortement qu'en votant à gauche, j'allais avoir des perspectives plus intéressantes. J'aime pas dire gauche, droite. A un moment tu véhicules des valeurs, tu crois en certaines valeurs mais j'ai hérité d'un certain nombre de choses. Si j'ai réussi, tout le monde a mis un petit peu la pierre à l'édifice. Et je pense que le groupe de Chalon, les pensées plus ou moins politiques, l'élection de Mitterrand, y ont été pour quelque chose. Ça a été quand même des périodes très dures où il fallait avoir la niaque. Et cette rigueur, cette niaque, je l'ai pêchée où, je l'ai eue où ? J'en sais rien... C'est une construction que moi j'ai eue grâce aux gens que j'ai rencontrés."

Dominique dit bien l'importance de la pédagogie, la place de l'élève, la taille des classes dans le programme Mitterrand en 1981. On sent que cette "rupture" qu'il incarne encore à ses yeux marque aussi unen césure intellectuelle. Aujourd'hui, elle évoque les suppressions de postes et "destruction des services publics" .

Elle trouve que les nouvelles générations de profs marquent le pas "question engagement" . Elle tient à voter, ne s'est jamais abstenue et serait "étonnée si ses filles ne votaient pas" . Toutefois, elle raconte être moins sévère face au désinvestissement des autres pour la politique. Bien que ça l'inquiète. 

 

Comme toutes ses anciennes coéquipières, elle ne se dit pas "socialiste" mais "de gauche" . Son vote a peu changé mais varié quand même à l'occasion, plutôt écolo qu'extrême gauche – "pas constructif" .

Moins ludique, peut-être, que Sophie qui s'était habillée en rouge pour aller voter Chirac au second tour en 2002 après le "séisme" du 21-Avril, le témoignage de Dominique dit toute sa difficulté à définir ce que peut bien vouloir dire "être de gauche" en 2011. Trente ans après un premier bulletin socialiste glissé dans l'urne. 

 

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