Electeurs de Bayrou en 2007, ils regrettent DSK et hésitent

Jeunes électeurs de François Bayrou en 2007, centristes sans affiliation figée, Elsa et Benjamin racontent d'où ils observent primaire à gauche et début de campagne pour la présidentielle de 2012. Des témoignages éclairés par Julien Fretel, professeur en sciences politiques.

“Je trouve incroyable de militer à droite quand on est jeune. Même si, à certains égards, je peux être à droite. Ca veut dire qu’on est déjà désillusionné ? C’est triste d’être de droite et d’être jeune."

  Benjamin a “créé sa boîte” , une société de service sur le web. Il n’est toujours pas de droite, il est centriste. Il rectifie : il a voté François Bayrou en 2007.

Il avait vingt ans, c’était sa première élection présidentielle :

“Je ne dis pas que je suis centriste ou bayrouiste. Je n’ai pas une particulière empathie pour l’homme. Je vote en étant rationnel par rapport à des idées et des valeurs. Je ne pouvais pas voter pour Sarkozy parce qu’il avait un slogan terriblement démagogique qui disait qu’ensemble tout était possible.
Mais surtout je ne pouvais pas glisser un bulletin Sarkozy par rapport à toutes les questions sociales, à la stigmatisation des immigrés, au discours radicalement à droite sur les valeurs morales.”

"Dépasser les clivages"

À l’époque, François Bayrou (18,5% au premier tour) avait créé la surprise en ralliant à sa candidature une nouvelle clientèle électorale, notamment des enseignants et de jeunes urbains d’une vingtaine d’année. Ce fut le cas de Benjamin comme d’Elsa, une amie connue en fac d’économie à Dauphine (Paris). Plus par souci du “consensus” , par soif de “dépasser la clivages” pour ce qui concerne cette Parisienne de 24 ans, qui démarre dans la publicité après une première expérience dans le micro-crédit.

Avoir deux parents de bords opposés, et une certaine fatigue des vieilles lunes de la politique à la française l’avaient décidée à voter au centre.

Elsa comme Benjamin sont représentatifs de ce nouvel électorat centriste que le MoDem a aujourd’hui la plus grande difficulté à garder dans son sillage, comme l’explique Julien Fretel, professeur en science politique et spécialiste du centre invité sur le plateau de France Info pour décrypter leurs témoignages.

"Centristes, on passait pour des bisounours"

Quand Elsa et Benjamin étaient à Dauphine, ils se sont fait taxer de bisounours . Parce qu’ils ne votaient pas à droite, contrairement au gros de cette fac plutôt libérale où l’association étudiante de gauche venait de baisser le rideau. Elsa se souvient que ses camarades de fac pouvaient la trouver “trop immature parce que soit disant pas assez pragmatique” .

Tous deux excluaient pourtant de voter à gauche. Pour Benjamin, la chose était devenue entendue lorsque Royal avait battu Dominique Strauss-Kahn à la primaire socialiste en 2007.

Avec du recul et tout le mal qu’il pense du quinquennat de Nicolas Sarkozy, Benjamin pense toujours que Royal n’aurait pas fait une meilleure Présidente. Que Nicolas Sarkozy était “un moindre mal”. Pour “la compétence” face à “l’amateurisme”  :

“Je ne pouvais pas voter pour Sarkozy pour toutes ces raisons mais j’étais vraiment embêté au second tour puisque je me retrouvais dans la position de voter pour Ségolène Royal tout en espérant que Nicolas Sarkozy aller l’emporter. Je ne voulais pas que Royal l’emporte mais je ne pouvais pas voter à droite intrinsèquement, choqué par un certain nombre de discours.”

Passés le discours de Grenoble et une série de “mesures brutales” , Benjamin et Elsa envisagent encore moins de voter Sarkozy l’an prochain. Borloo et son passif dans plusieurs UMP n’ont jamais convaincu Elsa. Aucun des deux ne sait pour qui il votera en mai 2012, mais tous deux ont suivi avec une attention soutenue la primaire à gauche.

"Orphelin de DSK, j'ai voté Valls"

Elsa n’était pas à Paris mais aurait bien voté Arnaud Montebourg, peut-être Aubry au second tour parce que c’est une femme. Benjamin, lui, avait choisi Manuel Valls :**

“Orphelin d’une candidature DSK, c’est celui qui porte le plus mes valeurs. Je ne suis pas de gauche, pas socialiste. Je me définis comme social-démocrate même si c’est une notion très floue en France malheureusement.Je ne me reconnais pas dans le Parti socialiste mais j’aime certaines idées, comme la régulation et la lutte contre les inégalités.
Mais d’un certain côté, j’ai aussi beaucoup de valeurs qui font que je me reconnais à droite. Par exemple le désir d’entreprendre : c’est mon métier, et ça reste très stigmatisé par le parti socialiste.”

S’il hait l’étiquette “gauche caviar” , Benjamin n’estime pas que la gauche en 2011 soit particulièrement culpabilisante. En revanche, il trouve que ses leaders, au PS notamment, se culpabilisent eux-mêmes. Un peu étriqués dans des habits médiatiques qui les corsètent lorsqu’il s’agit d’assumer un confort, une qualité de pouvoir d’achat.

DSK tranchait en cela.

Julien Fretel confirme que l’ex-président du FMI, moins complexé, séduit aussi au centre pour cette raison. Enseignant à la fac d’Amiens, il a enquêté auprès des électeurs de la cité picarde venus voter à la primaire et découvert qu’entre 10 et 15% avaient voté Bayrou en 2007.

"Je n'arrive pas à voir ce que Bayrou représente"
Elsa dit qu’elle ne se sent “ni de gauche, ni de droite, plutôt perdue sur l’échiquier politique"* .

Un peu déçue par celui qui avait raflé son premier bulletin présidentiel, aussi :

“J’attendais plus de Bayrou. Il est assez absent, on n’entend pas très clairement sa position, il pourrait avoir des lignes plus claires. Ou alors ce sera encore une fois par défaut. Je n’enlève pas du tout Bayrou de la liste mais je n’arrive pas du tout à voir qui il représente. J’ai l’impression que les candidats de gauche aujourd’hui sont plus forts.”

Quatre ans plus tard, elle trouve “pas du tout agréable” , “inconfortable” de ne pas trouver candidat à qui s’identifier :
“En fait, il manque limite comme un parti, toute une équipe qui pourrait vraiment répondre aux problématiques d’aujourd’hui.”

Tout en soulignant que l'incertitude reste forte, Julien Fretel reconnaît qu’il ne sent pas “vraiment” qu’un résultat aussi favorable qu’en 2007 se profile pour François Bayrou dans six mois. Mais rappelle qu’on “ne le sentait pas non plus vraiment en 2006” , quelques mois avant la présidentielle qui allait le transformer en faiseur de roi en 2007.

À l’issue du second tour, deux électeurs MoDem sur trois avaient finalement opté pour Nicolas Sarkozy. Benjamin, lui, balaye avec un poil d’exaspération la question de savoir si le MoDem ne penche pas quand même à droite.

Il revendique une approche rationnelle, quitte à être minoritaire :**

“Il y a un clivage entre libéraux et conservateurs. La plupart des gens sont un peu des deux. Certains sont conservateurs à la fois sur le plan économique et sur le plan social et sociétal - par exemple les chevènementistes. Moi, je suis libéral au plan économique comme au plan social et sociétal. C’est rare. C’est peut-être ça l’électorat centriste finalement.”

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