André Comte-Sponville : "Par souci de justice, on ne peut pas sacrifier toute l'économie pour des raisons sanitaires"

Et si on avait trop privilégié la santé au détriment de l'économie ? Le philosophe André-Comte Sponville était l’invité de Jean-Paul Chapel dans ":l’éco" pour livrer sa vision sur les choix de société présents durant la pandémie.

André-Comte Sponville, philosophe et éditorialiste dans l'hebdomadaire Challenges, est l’invité de :l’éco. Depuis le début de l’épidémie, sa parole raisonne à contresens des avis dominants : le philosophe met en garde sur les conséquences négatives de sacrifier l’économie au profit de la santé : "Sans économie, on meurt. On meurt plus vite de faim que de maladie. Au 16ème siècle, la population française a baissé d’un million d’individus. Cette baisse rarissime est causée en partie par les guerres de religions, en partie à cause de la peste… Mais elle est surtout due à la famine. Quand il y a une crise économique incontrôlée, les gens souffrent et finissent par mourir. 1,2 millions de personnes sont mortes du COVID, ce qui est beaucoup trop, mais rappelons que dans le monde 9 millions de personnes meurent de faim chaque année, dont 3 millions d’enfants. Combattre la COVID-19 et respecter le confinement est important, car il permet d’éviter que les services d’urgence et de réanimation soient surchargés. Mais on ne peut pas au nom de la santé sacrifier toute l’économie. En cas de crise économique, ce sont les pauvres qui souffrent le plus, à l’inverse des plus riches. Par souci de justice, on ne peut pas sacrifier toute une économie simplement pour des raisons sanitaires. Je constate que six mois après avoir dit cela, de plus en plus de monde reconnait que c’est une évidence. De surcroit, la misère crée d’énormes problèmes sanitaires ! La médecine a besoin d’argent. Ce n’est pas en ruinant l’économie que l’on va sauver les hôpitaux".

"Il n’y a pas lieu de pleurer davantage sur les centaines de décès de la COVID par jour que sur les milliers d’autres morts"

Il poursuit sur le nombre de décès lié à l’épidémie, qui vient de dépasser les 40000 en France : "Un chiffre pris tout seul ne veut rien dire. Je m’étonne que tous les journalistes nous donnent chaque jour le nombre de morts sans le mettre en perspective. 40000 morts du COVID depuis le début de l’épidémie c’est évidemment 40000 de trop, mais il meurt en France chaque année plus de 600000 personnes, soit en moyenne 1650 personnes par jour. Il n’y a pas lieu de pleurer davantage sur les centaines de morts de la COVID par jour que sur les milliers d’autres morts". André Comte-Sponville constate que cette crise est révélateur d’une société où les besoins des seniors éclipsent ceux des autres : "On vit dans une société vieillissante. Or, plus on vieillit, plus on est fragiles en terme de santé. On a donc tendance à faire passer la santé avant tout, car nous sommes à mon âge plus fragiles que les jeunes. Il y a un cercle vicieux : puisqu’on fait de la santé l’essentiel, on privilégie les plus fragiles, c’est-à-dire à nouveau les plus âgés. Mais l’avenir de nos enfants est pour moi encore plus important. Je me fais davantage de souci pour l’avenir de nos enfants que pour ma santé de quasi septuagénaire."

"Je crains que les dégâts du port du masque chez les jeunes enfants soient plus lourds que les gains en termes de santé"

André Comte-Sponville se dit aussi inquiet de voir le port du masque récemment généralisé pour les enfants de 6 ans : "Le CP est l’année décisive dans les études, celle qu’il ne faut surtout pas rater. Je crains que les dégâts d’un port du masque 8 heures par jour devant un professeur lui-même masqué soient plus lourds que les gains en termes de santé. Combien d’enfants vont rater leurs études à cause de ça ? Là encore, j’ai le droit, en tant que père de famille et citoyen, de m’inquiéter."

Le philosophe sort « Dictionnaire amoureux de Montaigne », aux éditions Plon. L’écrivain du XVIème siècle, qui a connu l’épidémie de peste, avait écrit : « Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant » : "La mort fait partie de la vie, et il n’est pas possible d’aimer la vie si on n’accepte pas qu’elle ait un jour une fin", conclut André Comte-Sponville. "Je crois qu’aujourd’hui nous sommes dans un état de sidération, car on redécouvre que nous sommes mortels, mais on le sait depuis longtemps. Aimer la vie suppose aussi d’accepter la mort."

« Dictionnaire amoureux de Montaigne », André Comte-Sponville, éditions Plon.

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