Matthieu Ricard : "L'altruisme n'est pas un luxe, c'est une nécessité"

Invité de Jean-Paul Chapel dans ":L'éco", Matthieu Ricard est un célèbre moine bouddhiste tibétain. L'interprète du Dalaï-lama en France nous parle de son dernier ouvrage intitulé "Émerveillement", une ode à la nature et à l'environnement, nous invitant à repenser notre système économique actuel, afin de préserver l'avenir des générations futures. 

Matthieu Ricard est docteur en génétique cellulaire et moine bouddhiste tibétain. Célèbre interprète du Dalaï-lama en France, il est également photographe.

Il nous parle ce matin de son nouvel ouvrage intitulé "Émerveillement", paru aux éditions de La Martinière, le 10 octobre 2019. Il publie également "Contemplation", un livre de photographies en noir et blanc invitant à la méditation. L'exposition "Émerveillement" a, par ailleurs, été inaugurée le 12 octobre dernier à la Fondation GoodPlanet, située Domaine de Longchamp, à Paris.

"Avec vous, on va parler d'économie autrement", lance Jean-Paul Chapel. "Parce que ces photos, elles nous inspirent. Elles nous inspirent quelque chose sur le monde, et la façon dont il ne tourne peut-être plus très rond maintenant..."

"Vous savez, on est très préoccupé, évidemment, par le défi majeur du XXIe siècle, qui est celui de l'environnement, qui a évidemment un impact économique absolument considérable", affirme Matthieu Ricard. "J'ai entendu parler d'une campagne des Verts en Allemagne, où ils avaient mis dans la ville des photos superbes de nature. Or, la nature sauvage inspire l'émerveillement, l'émerveillement inspire le respect, parce qu'on respecte ce qui nous émerveille, on ne le détruit pas, on ne le dénature pas, et le respect amène le désir de 'prendre soin de'. Et je me suis dit qu'à ma modeste échelle, par mes images, par la photographie, du fait que j'ai eu l'immense fortune d'être dans des endroits merveilleux depuis l'Himalaya, l'Islande, en passant par la Patagonie et le Yukon, d'être émerveillé moi-même par cette nature sauvage, la part sauvage du monde, je me suis dis qu'en partageant ça, et en ayant un texte fort et engagé sur l'environnement, je pouvais faire une petite contribution."

"Mais celles et ceux qui nous regardent, qui vont travailler et qui sont stressés, qui s'inquiètent aussi pour leurs enfants, n'ont pas toujours la chance d'être devant ces paysages magnifiques", souligne Jean-Paul Chapel. "Quelle est la solution pour nous, simples mortels ?" 

"Quand j'ai commencé en tant que photographe, on me disait 'Matthieu, c'est pas la peine de lui demander de faire des photos de famille, il est là pendant une heure à regarder des remous dans un petit ruisseau, dans une flaque d'eau'. Malgré tout, nous avons la possibilité d'aller dans les belles campagnes, les forêts françaises, et il faut savoir que c'est pas juste une sorte de distraction, de détente, l'exposition à la nature, toutes les études scientifiques, sociales l'ont montré, est bonne pour la santé physique et la santé mentale", explique le célèbre moine bouddhiste tibétain. "Et au contraire, quand des enfants ont grandi uniquement dans les villes, on sait qu'ils ont un risque accru de schizophrénie et de dépression." 

"Il y a cette angoisse aussi de l'urgence climatique parce que c'est un risque de fin du monde, comment fait-on pour vivre avec ça ?", interroge Jean-Paul Chapel. 

"Alors, 'fin du monde', attention parce que ça met de l'eau au moulin des gens qui vous disent 'Vous êtes des catastrophistes, des apocalyptiques'", répond Matthieu Ricard. "Le danger est réel, s'il y a 10 % de chances qu'il y ait effectivement 4,5 degrés de réchauffement, si vous avez une chance sur dix de mourir à chaque fois que vous prenez l'avion, ben on ne prend pas l'avion, donc le danger est réel. Et 4,5 degrés, ce qui est donc possible, la Terre serait méconnaissable, la population humaine réduite à un milliard, donc des souffrances immenses. Les scientifiques nous disent qu'il y a des solutions, mais ces solutions impliquent des changements majeurs."

Quelles sont ces solutions ? "C'est par exemple, mettre une grosse taxe sur le carbone. C'est au lieu de donner 400 milliards ou plus par an pour subventionner les énergies fossiles et les banques qui les subventionnent à 75 %, c'est de financer fortement la recherche pour les énergies renouvelables et la mise en place de l'énergie renouvelable. Il y a toutes sortes de mesures possibles !", insiste l'interprète du Dalaï-Lama en France. "Le GIEC recommande aussi de réduire de 80 % la production industrielle de viande, ça ne va pas faire plaisir à la FNSEA, mais bon, le GIEC, c'est le GIEC, ce sont les 2.000 scientifiques les plus au point au monde, et il ne faut surtout pas les déconsidérer. Donc, écouter les scientifiques, essayer de mettre en oeuvre les solutions, c'est pas forcément populaire, mais il en va de l'avenir des générations futures, et je crois que quand Greta Thunberg dit aux Nations unies, aux dirigeants, 'C'est une trahison des générations futures', c'est exact."

"Dans votre message, il y a généralement, très vite, l'altruisme que vous mettez en avant, qui peut paraître un peu candide parce que dans l'économie quotidienne, il faut défendre son beefsteak ou son tofu", note Jean-Paul Chapel. 

"En même temps, l'homo œconomicus qui maximise ses intérêts personnels à outrance, c'est une caricature de l'être humain, nous ne sommes pas comme ça. C'est vrai que les économistes classiques disaient textuellement 'il n'y a pas de place pour l'altruisme dans le système économique'. En fait, nous sommes des êtres humains beaucoup plus complexes, nous sommes des pères et des mères de famille, nous sommes des enfants, nous avons une vie, nous souhaitons nous épanouir dans l'existence, il y a autre chose que la maximisation des intérêts immédiats, et il est clair que la coopération est beaucoup plus satisfaisante que la compétition, que le fait de vivre ensemble, la qualité des relations humaines est le facteur numéro 1, selon les différentes études, pour l'appréciation de la qualité de vie. Donc l'altruisme n'est pas un luxe, c'est une nécéssité, c'est le seul concept qui permet de mettre à la même table des économistes pour une économie positive, des dirigeants qui veillent au bien-être de la société et les scientifiques qui veillent au bien-être des générations à venir et de la biosphère, quand même, 8 millions d'espèces qui sont nos concitoyens en ce monde, ce n'est pas négligeable !", insiste Matthieu Ricard. 

"Un mot pour conclure : vous avez 74 ans, est-ce que vous avez peur de la mort ?", demande Jean-Paul Chapel. 

"Oh, bah je verrai bien, je suis curieux de voir ce qu'il va se passer, mais enfin, disons que je pense qu'une belle mort, c'est le courronnement d'une vie où on se sent fortuné d'avoir eu une vie formidable et d'avoir rencontré des gens merveilleux, mon maître spirituel en particulier", conclut le célèbre moine bouddhiste.

L'interview s'est achevée sur "Les Copains d'abord" de Georges Brassens.

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