Matthieu Ricard : "Avec les réseaux sociaux, il y a une épidémie du n’importe quoi"

Matthieu Ricard, à la fois docteur en génétique cellulaire, moine bouddhiste tibétain et photographe, est l’interprète du Dalaï-lama en France. Il est l’invité de Jean-Paul Chapel, à l’occasion de la sortie de son nouvel ouvrage "Abécédaire de la sagesse".

"Abécédaire de la sagesse", écrit avec le psychiatre Christophe André et le philosophe Alexandre Jollien, est le nouveau livre de Matthieu Ricard, paru chez L'Iconoclaste - Allary éditions. Moine bouddhiste et interprète du Dalaï-lama, Matthieu Ricard se montre critique sur les récentes évolutions de l’économie, notamment depuis le début de la crise : "L’économie devrait être au service de la société, et non la société au service de l’économie. La personne qui s’est le plus enrichie pendant la crise est Jeff Bezos (PDG d’Amazon) qui a dépassé les 100 milliards de dollar, et qui en a gagné 15 pendant l’épidémie... Et il n’en a pas donné un kopeck pour le bien de l’humanité ! Le système actuel siphonne tout vers le haut. Bill Gates et Warren Buffet ont donné la moitié de leur fortune pour des bonnes causes, mais lorsque l’on voit ça, on se dit y a quelque chose qui cloche. Il faudrait certainement inspirer davantage de solidarité, d’esprit de responsabilité chez ces personnes. Ils ont déjà tout ce qui faut. Ils ne feront rien avec 10 milliards de plus, mais avec ces sommes ils pourraient faire beaucoup pour l’humanité. Il faut aller vers une économie plus solidaire, plus positive."

"Une des définitions de la sagesse est d’être en adéquation avec la réalité"

L’épidémie du coronavirus révèle-t-elle donc une orientation négative des comportements ? "Lorsque l’on voit la détermination des gouvernements à prendre des mesures draconiennes et la population qui est prête à suivre... On se dit que si un cinquième de cette détermination pouvait être mise au service de la lutte contre le changement climatique et pour l’environnement, cela pourrait vraiment faire bouger les choses. Ce qui peut se passer avec le réchauffement climatique risque d’être grave. C'est donc là où il faut faire preuve de solidarité, de responsabilité globale" prévient Matthieu Ricard, qui dit comprendre "évidemment" la colère de nombreux petits commerçants contraints de fermer leurs magasins avec les restrictions sanitaires. Il note aussi des incohérences dans les règles, notamment sur l’autorisation pour les chasseurs de pratiquer leurs activités en forêt : "Il y a des discriminations. On ne peut plus se promener dans les bois, mais si on possède un fusil, on peut y rentrer. Cela crée une certaine irritation. Aux États-Unis, on a laissé les magasins d’armes ouverts car c’était considéré comme une denrée essentielle… Si vous voulez acheter une kalachnikov c’est toléré, mais un livre non." Il dit également que les jeunes qui doivent faire des sacrifices pour les aînés "ne devraient pas être en colère" : "On devrait toujours être prêts à faire preuve de solidarité pour les ainés et penser aux générations à venir. On ne devrait pas être en colère si on vous dit il faut changer de façon importante nos modes de vie pour ne pas bouleverser le sort des générations futures, de la biosphère. Si l’on perd 30 % des espèces, tout le monde sera perdant."

De l’autre côté de l’Atlantique, les élections américaines n'ont pas livré leur verdict définitif. Qui l’emportera entre la violence ou la sagesse ? Matthieu Ricard dit avant tout craindre une flambée de déni des réalités. "Il y a toujours des bouffées de violence. Mais aujourd’hui, on s’éloigne de plus en plus de la réalité. Une des définitions de la sagesse est d’être en adéquation avec la réalité, donc de voir correctement les faits. Et puis il y a 100 millions de possibilité de fake news, de théories du complot qui émergent avec les réseaux sociaux. Malheureusement, avec eux, il y a une sorte d’épidémie du n’importe quoi. Aux États-Unis il y a un manque d’éducation primaire depuis 20 ans, qui se traduit par cet égarement, par cette folie de tout penser, de croire à tous les mensonges possibles et inimaginables."

"À travers l'association Karuna-Shechen, nous aidons 350000 personnes en Asie dans la santé et l’éducation, et nous commençons à agir en France"

Son abécédaire commence par traiter de l’argent à la lettre « A », dont il pointe sa mauvaise répartition, faisant demeurer un haut niveau de pauvreté : "Grâce au programme des Nations unies, la pauvreté est passée d’un milliard et demi à un peu moins d’un milliard. Mais la pauvreté au sein de la richesse est un manque de considération pour autrui. C’est quelque chose auquel on doit remédier." Et comment rester zen, thème sur lequel se termine son abécédaire ? Matthieu Ricard donne son avis : "Nous pouvons essayer de maîtriser davantage nos émotions, nos sentiments pour ne pas se laisser emporter par le ressentiment, par la nervosité. Cela permet d’être le meilleur être humain possible, pour essayer de faire face ensemble aux défis qui sont devant nous" déclare celui qui versera l’ensemble des droits d’auteur de son ouvrage à Karuna-Shechen, l’association humanitaire qu’il a créé : "Nous aidons 350000 personnes en Inde, au Népal et au Tibet sur le domaine de la santé, de l’éducation et des services sociaux, et nous commençons à agir en France : nous avons entrepris une collaboration avec le Samu social pour remédier au burn-out qui affecte les personnes qui très impliquées dans la souffrance des autres avec les migrants, les sans-abris etc. Nous aidons aussi des causes qui veillent au bien-être animal, comme L214."

« Abécédaire de la sagesse », de Matthieu Ricard, Christophe André et Alexandre Jollien, paru chez L'Iconoclaste - Allary éditions.

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