Jézabel Couppey-Soubeyran : "Avec la monnaie hélicoptère, la monnaie de la banque centrale profiterait à tous au lieu de tourner en boucle dans la sphère financière"

Qui va payer l’addition du nouveau confinement ? Y-a-t-il des pistes pour éviter que l’endettement devienne trop lourd à supporter ? L’économiste Jézabel Couppey-Soubeyran était l’invitée de Stéphane Dépinoy dans ":l’éco" pour apporter des éléments de réponse.

"Il ne faut pas considérer l’économie comme quelque chose de trop abstrait ou distant ! L’économie c’est vous et moi, c’est notamment ce que l’on gagne pour se loger, pour nourrir sa famille". Jézabel Couppey-Soubeyran, maîtresse de conférences en économie bancaire et financière à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, estime primordial de faire comprendre les phénomènes économiques au plus grand nombre. Elle vient ainsi de publier son dernier ouvrage « L’Économie en BD » qui vise à aborder en bulles les grands sujets de l'économie qui nous entourent, à travers les aventures de Zoé, collégienne de 12 ans qui souhaite aider sa mère à retrouver du travail. Et aux yeux de l'économiste, cette volonté de donner les clés aux citoyens pour comprendre les différents mécanismes économiques qui les entourent prend une tournure encore plus importante aujourd’hui, à la veille d'un reconfinement dont les conséquences s'annoncent lourdes pour l’économie française.

"Même si l’accent est davantage mis sur le travail, il est clair que ce nouveau confinement va faire souffrir l’économie"

Ce nouveau tour de vis sanitaire sera-t-il aussi coûteux que le premier ? "Même si l’accent est davantage mis sur le travail, il est clair que ce nouveau confinement va faire souffrir l’économie. Il va y avoir un important manque à gagner, des revenus qui vont baisser mais aussi des pertes", prévient Jézabel Couppey-Soubeyran. "Nous nous replaçons dans une phase d’un soutien qui est nécessaire, alors que l’on pensait être dans une phase de relance. Tout cela exige énormément de dépenses de la part de l’État." Mais avec une facture de crise déjà lourde et des recettes fortement affectées, comment l’État parvient-il à continuer à trouver les ressources pour dépenser massivement ? "On finance les dépenses par la dette. Afin de pouvoir réaliser ces dépenses, l’État emprunte sur les marchés. Des investisseurs achètent cette dette, et la Banque centrale européenne (BCE) rassure les investisseurs en rachetant cette dette s’ils souhaitent la vendre. Le problème est que ces dépenses s’ajoutent à une dette qui était déjà très élevée. Cela veut dire qu’aujourd’hui, pour faire face à une telle crise sanitaire, il y a besoin de solutions de financement alternatives, qui n'augmentent pas la dette. Mais celles-ci sont aujourd'hui refusées car en dehors du cadre légal d’action de la BCE. Que veut-on : s'en tenir à un traité inadapté à la crise sanitaire actuelle et à la crise climatique à venir ou éviter la catastrophe ?"

Quelles pourraient être ces solutions alternatives ? Jézabel Couppey-Soubeyran se dit favorable à la mise en place d’une monnaie hélicoptère. "La monnaie hélicoptère consiste à mettre la banque centrale réellement au service de l’économie. Elle vise à ce que la monnaie centrale, créée massivement par la banque centrale, aille irriguer l’économie réelle". La banque centrale a créé beaucoup de monnaie centrale hier pour gérer la crise financière, aujourd'hui pour affronter la crise sanitaire, mais la fait transiter par le secteur bancaire et financier, ce qui fait gonfler les prix de certains actifs boursiers et immobiliers, sans guère protéger la zone euro de la déflation (baisse des prix, d'une baisse niveau de production et des revenus). Mais quelle forme une monnaie hélicoptère pourrait-elle prendre ? Une option serait de procéder à une monétisation directe de la dette publique : "Au sens large, il s’agirait de faire en sorte que la BCE transfère de la monnaie centrale aux États, et notamment à l’État français pour qu’il puisse réaliser ses dépenses, sans que sa dette augmente, et sans qu’il y ait demain une pression sur son remboursement." Une autre voie serait d'opter pour une distribution directe de la monnaie aux agents économiques : "Cela consisterait en des transferts directs de monnaie centrale aux ménages et aux entreprises. On a besoin, aujourd’hui, de les soutenir. Et le faire en permettant des facilités de trésorerie ou en octroyant des crédits qui demain devront être remboursés n’est plus suffisant. Il faut effectuer des transferts non remboursables."

"Le recours à une monnaie hélicoptère permettrait de soutenir l'économie réelle en faisant bénéficier ménages et entreprises de la création de monnaie centrale"

Mais le soutien à la consommation suffit-il à garantir la bonne santé de l'économie à long terme ? La conseillère scientifique à l’Institut Veblen le nuance : "Il ne s’agit pas de relancer par la consommation à tout va, car cette crise préfigure peut-être la crise de demain qui sera climatique. L’idée est avant tout d'aider directement les agents économiques pour combler leur manque à gagner, de soutenir à la fois la capacité d’offre des entreprises et la capacité de dépenses des ménages. Ce soutien prendrait la forme d’un chèque, ou de manière plus moderne d'un transfert de monnaie centrale numérique. Les banques centrales planchent ces temps-ci sur cette nouvelle innovation monétaire, qui pourrait à terme remplacer les billets... Si cette option de monnaie hélicoptère était privilégiée, chaque ménage et entreprise pourrait posséder un compte de banque centrale, sur lequel leur serait régulièrement transférée une somme de monnaie centrale numérique pendant une année par exemple."

Mais est-ce utile de distribuer ces sommes à des hauts revenus qui n’en ont pas directement besoin ?  "La banque centrale n’est pas là pour choisir à qui il faut donner ou ne pas donner", souligne l’économiste. "C’est aux États de le faire, et ainsi si la banque centrale leur octroie directement des financements, ce serait à eux de distribuer ces sommes selon le niveau de revenu des citoyens. Et si la banque centrale octroie la monnaie centrale aux ménages et aux entreprises, ce serait une somme forfaitaire identique pour tout le monde. Quelle que soit la forme de la monnaie hélicoptère, son recours permettrait de soutenir l'économie réelle en faisant bénéficier chacun de la création de monnaie centrale, au lieu qu'elle tourne en boucle dans la sphère bancaire et financière."

« L’économie en BD », Jézabel Couppey-Soubeyran, illustré par Auriane Bui. Éditions Casterman.

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