"On l'a souvent enterré, mais jusqu'à présent, il n'est jamais mort" : après la victoire de Hamon, quel avenir pour le PS ?

Au siège du Parti socialiste, le 29 janvier 2017.
Au siège du Parti socialiste, le 29 janvier 2017. (DENIS ALLARD / REA)

L'historien Denis Lefebvre rappelle que durant toute son histoire, la division a toujours été suicidaire pour le Parti socialiste.

Plus divisé que jamais, le Parti socialiste va subir un premier test de résistance après la victoire de Benoît Hamon à la primaire de la gauche. Alors que de nombreux élus réformistes menacent de partir chez Emmanuel Macron, le candidat du PS et de ses alliés a désormais une lourde tâche : ne pas faire voler en éclats l'unité du parti qui l'a vu grandir.

Pour comprendre les enjeux auxquels le Parti socialiste va être confronté dans les prochains mois, franceinfo a interrogé l'historien Denis Lefebvre, membre du PS et secrétaire général de l'Office universitaire de recherche socialiste (Ours).

Franceinfo : En désignant Benoît Hamon plutôt que Manuel Valls, les électeurs de gauche ont-ils voté pour des convictions, ou pour solder le quinquennat de François Hollande ?

Denis Lefebvre : Les Français qui ont participé à cette primaire ont eu envie d'entendre autre chose que les mauvaises nouvelles, le chômage, les difficultés du pays… Ils ont écouté quelqu'un qui, sans leur promettre un avenir radieux, a tenu un discours plus optimiste. Mais une question se pose : a-t-on voté pour les valeurs de la gauche, ou pour désigner le meilleur candidat possible à la présidence de la République ? Autrement dit, est-ce qu'on s'est fait plaisir en votant Benoît Hamon plutôt que Manuel Valls ?

Avec ce score sans appel et une participation honorable, la primaire du PS n'est pas la débâcle tant redoutée. Ce scrutin peut-il redonner à la gauche l'espoir de figurer au second tour de la présidentielle ?

Ce n'est pas aussi simple. Benoît Hamon a certes fait un très bon score, mais Manuel Valls a quand même progressé entre les deux tours. Quant à savoir si Benoît Hamon est capable de se qualifier pour le second tour de la présidentielle, il est difficile de répondre. Bien des choses peuvent se passer d'ici au mois d'avril, mais actuellement, cela semble effectivement très compliqué.

Pour espérer une qualification, Benoît Hamon doit réussir d'une part à parler à la gauche de la gauche, ce qui va être la tâche la plus difficile. Mais il va devoir aussi s'adresser au Parti socialiste, concilier les différentes fractions du PS. Dans le cas contraire, il court à la catastrophe et à la désagrégation du parti. Car quoi qu'on puisse en penser, le PS existe encore : il y a des élus et des militants, qui restent les principaux vecteurs d'une victoire.

Comment Benoît Hamon peut-il s'y prendre pour rassembler ? On imagine mal les partisans de Manuel Valls s'impliquer à fond derrière un candidat dont ils contestent l'essentiel du programme…

Tous les soutiens de Manuel Valls ne sont pas dans le même état d'esprit. Certains, c'est vrai, soutiennent Emmanuel Macron ou s'apprêtent à le faire, mais d'autres restent attachés au parti. L'un de ses plus fidèles lieutenants, Luc Carvounas, dit clairement que Benoît Hamon est désormais le candidat de la famille socialiste. C'est par cette démarche intelligente que passe la sauvegarde du parti.

Dans toute l'histoire du Parti socialiste depuis un siècle, la division a toujours été suicidaire.Denis Lefebvre, historien du PSà franceinfo

Les socialistes doivent se poser la question suivante : "Est-ce que ce qui nous unit encore est plus important que ce qui nous divise ?" Si c'est le cas, alors le PS sera capable de concilier toutes ses tendances pour s'engager dans la campagne présidentielle.

Mais avec les candidatures de Jean-Luc Mélenchon, Yannick Jadot et Emmanuel Macron, la gauche est totalement éclatée. Rassembler le PS risque de ne pas suffire…

C'est vrai, mais c'est un préalable. L'espoir de gagner pourra éventuellement créer les conditions de la conciliation interne. Si celle-ci n'existe pas, il sera impossible d'affronter cette élection.

Avec Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron, il n'y a en l'état pas de conciliation possible. Chacun est dans sa logique propre. Benoît Hamon doit être ensuite capable de parler à l'ensemble de la gauche, non pas pour trouver des accords avec les autres candidats, mais pour essayer de convaincre certains de leurs électeurs, qui ne sont pour l'instant que des sondés ! Les prochains sondages auront d'ailleurs une grande importance pour juger si une dynamique se crée ou non. Si, dans les jours qui viennent, Benoît Hamon passe à 18 ou 19%, ce sera déterminant.

D'un point de vue historique, comment définir la gauche de Benoît Hamon ? N'est-il pas réducteur de le réduire à sa qualité de frondeur durant le quinquennat écoulé ?

Il est difficile de le rattacher idéologiquement à un courant de pensée ou à une figure historique particulière au sein du parti. Le PS d'aujourd'hui n'est pas le même que celui d'il y a 25 ou 30 ans, et encore moins d'il y a un siècle.

La gauche défendue par Benoît Hamon est une gauche exigeante, socialiste, et qui se méfie des compromis qu'impose pourtant le pouvoir. C'est une gauche qui imagine un projet de société et qui ne veut pas transiger avec le réel. Au contraire, cette gauche pense que l'on peut imposer des choses au monde réel, se comporter autrement que ce qui est communément admis.

La victoire de Benoît Hamon s'inscrit-elle dans l'émergence d'une gauche européenne anti-austérité, comme on a déjà pu le voir avec Jeremy Corbyn, élu à la tête du Parti travailliste au Royaume-Uni, ou Podemos en Espagne ?

Il y a en effet une volonté commune de renouer avec les valeurs traditionnelles de la gauche et de refuser le socialisme de gestion. Mais, en France, cette gauche radicale existe déjà à travers Jean-Luc Mélenchon. Il est donc compliqué pour Benoît Hamon d'apparaître sur ce créneau. Par ailleurs, il faut observer que partout où ces mouvements de radicalisation sont à l'œuvre, la gauche ne parvient pas à l'emporter.

Ce débat entre orthodoxie socialiste et réformisme, qui traverse le PS depuis des années, a-t-il été définitivement tranché avec le vote de dimanche ?

Le PS ne peut pas avoir trouvé sa ligne à travers cette élection, qui est davantage une réaction face à un quinquennat controversé. La désignation de Benoît Hamon ne préjuge pas forcément de la ligne du parti. La majorité des militants du PS a d'ailleurs voté pour Manuel Valls. Ce sont davantage des électeurs non encartés, venant de l'extérieur du parti, qui ont voté pour Benoît Hamon.

Il faudra donc que le Parti socialiste mène en son sein les débats qui n'ont pas eu lieu. Le PS aurait dû organiser, ces dix ou quinze dernières années, de vrais débats, y compris théoriques sur l'économie, l'évolution du monde, la mondialisation… Mais cela n'intéressait manifestement personne.Denis Lefebvre, historien du PSà franceinfo

Le parti doit aussi débattre du rôle qu'il doit jouer : à quoi sert un Parti socialiste au XXIe siècle, comment doit-il se situer face au pouvoir quand il est dans l'opposition, à quoi doit-il servir lorsqu'il est au pouvoir ? Doit-il être une force de proposition, un outil pour parvenir à des synthèses ?

Ces questions, le PS doit se les poser. S'il l'avait fait plus tôt, cela aurait peut-être évité que deux de ses candidats se retrouvent à la télévision la semaine dernière avec deux regards complètement différents sur la société. Un parti, quel qu'il soit, ne peut pas être une simple machine à présenter des candidats.

Justement, la systématisation des primaires ouvertes à tous les citoyens n'accélère-t-elle pas le déclin des partis politiques ?

Les historiens trancheront, mais l'avantage de ce système est qu'il permet de conférer au candidat une légitimité populaire, contrairement à d'autres qui se sont autoproclamés. Ce qui est sûr, c'est qu'on ne reviendra plus en arrière, en tout cas au PS, sur le principe de la primaire. C'est la conséquence poussée jusqu'au bout de la présidentialisation de la vie politique française. Le PS doit continuer à avoir sa vie propre.

Si Benoît Hamon échoue à la présidentielle, le PS jouera-t-il sa survie lors du congrès qui se tiendra à l'automne ?

On a souvent enterré le PS dans son histoire. S'il est sorti affaibli de certaines épreuves, il n'est jusqu'à présent jamais mort. Après les législatives désastreuses de 1993, le PS ne comptait plus que 57 députés sur 577… Quatre ans plus tard, Lionel Jospin revenait au pouvoir. Même en cas de défaite en 2017, il restera un réseau d'élus et de militants attachés à la maison socialiste. Le but est de la faire vivre.

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