A Notre-Dame-des-Landes, les "culs de plomb" refusent de partir

Claude Herbin, l\'habitant du site du projet d\'aéroport de Notre-Dames-des-Landes (Loire-Atlantique) menacé d\'expulsion, a fait inscrire \"Vinci déporte la population\" sur le fronton de sa maison.
Claude Herbin, l'habitant du site du projet d'aéroport de Notre-Dames-des-Landes (Loire-Atlantique) menacé d'expulsion, a fait inscrire "Vinci déporte la population" sur le fronton de sa maison. (JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP)

Menacée d'expulsion après une décision de justice, la famille Herbin ne veut pas quitter sa maison située sur le site du projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique). Une détermination partagée par les derniers habitants permanents du site.

"Il faut que je surveille mes patates." Mercredi 13 mai, le tribunal de grande instance de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) a donné dix-huit mois à Claude Herbin et sa famille pour quitter leur maison du Liminbout, un hameau situé au centre de la zone où doit s'installer l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique). Mais en ce jeudi de l'Ascension, ce cuisinier de profession s'inquiète davantage de la cuisson de ses pommes de terre que de la décision du juge. Ce midi, toute la Zad ("zone d'aménagement différé", rebaptisée "zone à défendre" par les opposants) est invitée à un banquet de soutien à la famille.

"Décision de justice ou pas, on va rester sur place", explique tranquillement le quinquagénaire, dont le pull à capuche réclame "de l'oxygène, pas du kérosène". "Nous ne partirons pas, pour deux raisons très simples : il n'y aura pas d'aéroport et, à moins d'envoyer l'armée, on imagine mal comment l'Etat pourrait nous expulser", lance ce père de deux enfants, installé ici depuis 1996. L'échec, en 2013, de l'opération César contre les occupants du site et le calme plat qui règne sur la zone depuis deux ans le confortent dans cette position. Et pour être sûr que Vinci, propriétaire de la maison et promoteur de l'aéroport, comprenne bien le message, il précise : "On a monté une association qui s'appelle Les culs de plomb. Cela veut bien dire ce que ça veut dire."

"Il y a une forme de soulagement"

Des "culs de plomb" comme la famille Herbin, Notre-Dame-des-Landes en compte une dizaine, même s’ils ne sont pas tous membres de l’association. Agriculteurs, électriciens ou cuisiniers, ils habitent toute l'année les hameaux éparpillés sur la Zad, et ont bien l'intention d'y rester. L'expulsion de la plupart des habitants expropriés est suspendue grâce à la grève de la faim victorieuse menée en 2012. "Trois ans après, le jugement ne nous a toujours pas été notifié par huissier de justice", sourit Sylvie Thébault, une agricultrice de 49 ans. La famille Herbin ne doit ses poursuites judiciaires qu'à l'ancien propriétaire de sa maison : ce dernier l'a vendue en 2009, sans mentionner la présence de locataires. Une faille dans laquelle Vinci essaie de s'engouffrer.

La décision de justice n'inquiète pas plus ces habitants que Claude Herbin. "Il y a une forme de soulagement, parce que ce n'est pas une expulsion immédiate, explique Sylvie Thébault. C’est un jugement mi-figue mi raisin, qui va dans le sens de donner du temps au temps." "Parler de victoire serait un bien grand mot, mais ce jugement repousse l'expulsion jusqu’à la campagne présidentielle", veut croire Sylvain Fresneau, 55 ans, même si l'élection est dans deux ans. "Les juges ont renvoyé la patate chaude dans les mains du gouvernement", estime cet éleveur de vaches laitières. Vinci réclamait une expulsion sous deux mois, le minimum légal.

"Nous sommes dans une situation d'attente"

Pour Sylvain, la situation de la ZAD "est le reflet du jugement du tribunal". "Nous sommes dans une situation d'attente, d'attente d'une décision qui viendra d'en haut", de François Hollande ou de Manuel Valls, précise-t-il. Aujourd'hui, la construction n'est ni arrêtée, ni entamée. Les recours déposés par les opposants au projet n'ont pas encore été examinés par la justice administrative. "Vinci n'a pas démarré une seule pelleteuse sur la zone, y a pas un début de travaux", constate Sylvain.

L'agenda politique, avec les régionales et la conférence sur le climat en décembre, les rassure. "Hollande va vouloir se peindre en vert, des orteils aux cheveux, je le vois mal tenter un truc ici", lance un "Camille", le prénom générique que se donnent les zadistes pour répondre à la presse.

"Vinci veut tout détruire, nous, on va rénover la grange"

En attendant, les habitants se retrouvent dans un trou noir administratif. Expropriés sans être expulsables, ils ne peuvent pas obtenir de permis de construire. L'exploitation de Sylvain n'est plus aux normes pour le stockage de fumier, mais il n'a pas le droit de réaliser les travaux de mise en conformité. "Pour l'instant, les assurances ont accepté de nous couvrir, explique Dominique Fresneau, coprésident de l'Acipa, la principale association d'opposants. Mais elles peuvent refuser à l'avenir. Imaginez, si une maison brûle…"

Ces blocages n'empêchent cependant pas les zadistes de lancer des chantiers de rénovation un peu partout, comme pour mieux souligner le contraste avec l'état d'avancement des travaux de l'aéroport. "Vinci veut tout détruire, nous, on va rénover la grange", annonce fièrement Claude Herbin. Devant sa maison, un "permis de construire" symbolique, inscrit sur la plaque qui sert d'habitude à découper les poulets, a été installé. Les travaux débuteront en août, avec du bois de charpente coupé et scié sur place par une scierie mobile qui doit être installée cet été.

"Je ne veux pas de cette mort en sursis"

Malgré la décision de justice prise contre la famille Herbin, l'ambiance est donc à la fête entre les tables du banquet, dressées sous un chapiteau en ce jeudi pluvieux. En attendant les patates de Claude, les bouteilles de muscadet passent de main en main et les jeux forains, où les cibles représentent les partisans de l'aéroport, rencontrent un certain succès.

 

Une vidéo publiée par @thomas.baietto le 14 Mai 2015 à 3h13 PDT

 

"Je suis plus optimiste qu'il y a quelques années, confesse Alain Bretesché, 48 ans, habitant du hameau de la Rolandière. Nous avons beaucoup plus de relais dans l'opinion, dans les associations ou les partis politiques." "On sent qu'il n'y a pas une volonté politique de continuer, mais cela inquiète les partisans du projet que ce symbole tombe dans les mains des opposants", ajoute Dominique Fresneau.

La méfiance reste donc de mise. "Je veux l'abrogation de la déclaration d'utilité publique, martèle Sylvie. Je ne veux pas de cette mort en sursis, je veux l'arrêt du projet." La bataille de Notre-Dame-des-Landes est loin d'être terminée.

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