Sortie de l'euro et retour au franc : cinq questions sur la promesse de Marine Le Pen

La candidate du Front national à l\'élection présidentielle, Marine Le Pen, le 20 avril 2017 sur le plateau de France 2.
La candidate du Front national à l'élection présidentielle, Marine Le Pen, le 20 avril 2017 sur le plateau de France 2. (VILLARD / REA)

La candidate frontiste à la présidentielle préconise l'abandon de la monnaie européenne pour "rétablir la souveraineté monétaire".

"On nous dit tout et n'importe quoi sur le retour à la monnaie nationale. (...) Il faut sortir de cette stratégie de la peur !" Comme en témoigne cette petite phrase prononcée lors d'une rencontre avec des entrepreneurs, début mars, Marine Le Pen le sait : promesse emblématique de son programme, la sortie de l'euro est aussi celle qui suscite le plus d'inquiétudes chez les Français. Selon un sondage Ifop publié fin mars dans Le Figaro, trois sondés sur quatre y sont d'ailleurs farouchement opposés.

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Présentée comme une mesure de "reconquête" de la "souveraineté monétaire", la sortie de l'euro est aussi vivement critiquée par de nombreux économistes. Dans une tribune publiée par Le Monde, vingt-cinq d'entre eux dénoncent une mesure qui "déstabiliserait la France" et serait un "dangereux moyen d'essayer de générer la croissance". Marine Le Pen, elle, dénonce ce "concert des experts" et défend "une mesure pour défendre le peuple". Franceinfo fait le point.

1De quoi s'agit-il ? 

C'est l'engagement 35 de son programme. La candidate du Front national dit vouloir mettre en place "un protectionnisme intelligent et le rétablissement d’une monnaie nationale", afin de "soutenir les entreprises françaises" face à "la concurrence internationale déloyale".

Pour mettre en place cette monnaie, la candidate frontiste prévoit dans un premier temps d'appeler à "une renégociation lors d'un sommet européen". Lors de ce sommet, la France proposerait de nouveaux "critères d'appartenance" à l'Union européenne, "d'ordre économique, social" ou "au niveau des frontières", détaille à franceinfo Bernard Monot, en charge des questions économiques au Front national.

En cas d'échec de ces négociations, un référendum serait proposé aux Français, avec possibilité de se maintenir ou non dans l'Union européenne et la zone euro. Si les Français acceptaient de quitter l'euro, la nouvelle monnaie nationale pourrait être un "nouveau franc", mais "sans retourner à la valeur antérieure du franc", note la candidate frontiste dans un entretien à Ouest-France. En cas de rejet de la sortie de l'euro au référendum, elle assure qu'elle abandonnera son mandat de présidente.

On vise le même statut dérogatoire que le Royaume-Uni avant le Brexit.Bernard Monot, en charge des questions économiques au FNà franceinfo

2Combien est-ce que ça coûterait ?

Depuis plusieurs années, le Front national a fait de la sortie de l'euro l'un de ses objectifs, sans jamais chiffrer ce que cette mesure coûterait réellement à la France. En février, l'institut Montaigne, un think tank libéral, a estimé que la sortie de l'euro amputerait le PIB français de 180 milliards d'euros et risquerait de faire disparaître près de 500 000 emplois, détaillent Les Echos. L'hypothèse de cet institut repose sur une dépréciation du taux de change – entre le nouveau franc et les monnaies étrangères – de 20% et sur une hausse des taux d'intérêt. Le PIB de la France reculerait alors de 2,3% au cours de la première année du retour au franc, selon un scénario médian, et baisserait de 9% à long terme, détaille l'étude.

Cette étude est toutefois critiquée par certains partisans de la sortie de l'euro, comme l'économiste Jacques Sapir : "Rien ne vient étayer ce chiffre d’une dépréciation de 20% de la valeur du franc retrouvé une fois la sortie de l'euro effectuée. (...) Si une dépréciation du franc survient, il convient donc toujours de préciser par rapport à quelle monnaie elle devrait se produire", écrit-il sur son blog.

Invité de France Inter, le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, estime pour sa part qu'une sortie de l'euro coûterait 30 milliards d'euros de plus par an au pays. "Dans tous les cas, il est très difficile de chiffrer ce qu'une sortie de l'euro coûterait à la France, prévient Xavier Timbeau, économiste à l'OFCE, à franceinfo. Ce serait un choc d'une telle ampleur qu'il reconfigurerait toute notre économie et dépendrait de notre coordination avec nos partenaires."

3Qui seraient les gagnants ?

Marine Le Pen elle-même évite de se prononcer sur le coût monétaire d'une sortie de l'euro, mais évoque plutôt ses bienfaits. "Ce ne serait pas un coût mais un avantage en termes d'exportations, d'emplois, de relance industrielle", assure-t-elle à Ouest-France

Dans le scénario envisagée par la candidate frontiste, la sortie de l'euro prendra la forme d'une "dissolution concertée" avec les partenaires européens. "On ne veut pas de rupture brutale et radicale, prévient Bernard Monot. On propose une monnaie alternative, qui permettra les échanges exclusivement entre les entreprises et les Etats, mais qui ne concerne pas les Français." Cette monnaie unique pourra s'inspirer de l'ECU (Unité de compte européenne), un "panier de valeurs" mis en place entre 1978 et 1998 au sein de l'Union européenne pour faciliter les échanges, rappelle Europe 1

Dans ce scénario optimiste, la sortie de l'euro pourrait donc permettre à la France de renouer avec la croissance économique, de réindustrialiser le pays, donc de créer des emplois et de faire baisser le taux de chômage. Par ailleurs, si le nouveau franc est moins cher que les devises étrangères, les pays étrangers auront intérêt à acheter des produits français. "Le secteur du bâtiment, qui subit beaucoup la concurrence étrangère, pourra en bénéficier", mais "cela pourrait aussi pénaliser les entreprises qui ont besoin d'importer des produits", précise l'économiste Xavier Timbeau.

Dans une époque avec beaucoup d'interdépendances, on ne peut pas gagner sans que quelqu'un d'autre perde.Xavier Timbeau, économiste à l'OFCEà franceinfo

4Qui seraient les perdants ?

Dans son programme, Marine Le Pen prévoit un nouveau franc qui, à sa création, aurait la même valeur que l'euro, négociée avec les partenaires européens. "Ça sera un nouveau franc égale un euro", assure Bernard Monot à franceinfo.

Les nations se mettront autour d'une table pour décider des procédures, pour déprécier l'euro pour lui permettre d'atteindre un niveau acceptable.Marine Le Penà Ouest-France

Mais le passage à une monnaie nationale risque d'entraîner une dévaluation de cette monnaie et une fuite des capitaux. "Les investisseurs – particuliers, institutionnels étrangers ou français – pourraient être réticents à acheter du franc, afin d'éviter que leur épargne ne perde de la valeur", précise Xavier Timbeau. Pour Bernard Monot, ce risque de fuite de capitaux à l'étranger n'existe pas, "car tout le système bancaire européen est en état d'urgence", et les pays européens auraient donc intérêt à coopérer avec la France.

La France possède une balance commerciale négative (à hauteur de 48,1 milliards d'euros pour l'année 2016, selon le ministère de l'Economie) : en clair, elle importe plus qu'elle n'exporte. Une sortie de l'euro entraînerait une hausse de la demande de monnaies étrangères, donc une dépréciation du nouveau franc. Conséquence : le prix des produits importés pourrait augmenter, faisant baisser le pouvoir d’achat des Français. Cela concerne particulièrement les produits électroménagers ou industriels de base, fabriqués presque exclusivement en Chine ou en Europe de l’Est, note Le Monde.

Avec la dépréciation de la nouvelle monnaie, un autre problème devrait être réglé : celui de la dette publique, libellée en euros. Serait-il possible, pour éviter que les montants à rembourser ne s'envolent, de la payer en francs ? Peu de chances que les créanciers l'acceptent, la dette publique française étant détenue à 60% par des étrangers. 

5Est-ce réaliste ?

En théorie, une sortie de l'euro est possible, mais en pratique, elle est très difficilement réalisable. Aucune procédure n'est prévue par les traités pour exclure un Etat membre de la zone euro ou pour que ce dernier se retire de lui-même. "Dans l’esprit des rédacteurs du traité de Maastricht, l’adoption de la monnaie unique était définitive et aucun retour en arrière n’était envisageable, rapporte une note du Sénat. Un État membre ne peut juridiquement sortir de la zone euro qu’en se retirant de l’Union."

Le traité de Lisbonne, entré en vigueur en décembre 2009, a introduit une clause de sortie de l'Union européenne, l'article 50, mais aucune clause de sortie de la monnaie unique ne figure dans ce traité. Pour quitter la zone euro sans quitter l'UE, il faudrait donc que la France négocie avec ses partenaires. "C'est faisable, assure Jean-Dominique Giuliani, président de la fondation Robert-Schuman, à L'Express. Si c'est la volonté de tout le monde, de l'Etat concerné et du Conseil européen, alors cela s'impose à nous."

La meilleure façon de quitter la zone euro pour la France est d'attendre que d'autres pays le fassent avant nous.Xavier Timbeau, économiste à l'OFCEà franceinfo

Or, il est peu probable que les autres pays de l'Union européenne s'accordent à ce sujet rapidement : "C'est une aventure très difficile à contrôler car cela fait près de vingt ans que l'euro est installé, et quoi qu'on en dise, cela a eu des effets sur l'intégration européenne, décrit Xavier Timbeau. Ça a renforcé l'interdépendance entre les Etats. Peu ont intérêt à ce que la France quitte la zone euro."

En cas de départ de la France de la zone euro, les autres pays pourraient également demander des garanties fortes comme la fin des droits de douane, aucun défaut sur notre dette, etc. Ce qui est peu compatible avec le "protectionnisme intelligent" voulu par Marine Le Pen. "On ne peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre. La stabilité économique sans se plier à des règles strictes", reprend Xavier Timbeau.

De plus, Marine Le Pen assure que la sortie de l'euro devra être validée par référendum par les Français. Or, selon le sondage Elabe des 7 et 8 mars, 72% d'entre eux ne sont pas favorables à un retour au franc.

J'ai eu la flemme de tout lire, vous résumez ?

Marine Le Pen promet que si elle est élue, la France négociera avec les autres Etats membres de l'Union européenne une sortie de l'UE et de la zone euro. Selon elle, un retour à une monnaie nationale permettrait de rétablir un franc moins élevé que l'euro actuel, favorisant les exportations et la réindustrialisation de la France, ce qui ferait repartir la croissance et baisser le chômage.

Or ce scénario est difficile à établir, car peu de pays de la zone euro ont intérêt à ce que la France quitte la zone euro, tant "la création de l'union monétaire a rendu les pays interdépendants les uns des autres", note l'économiste Xavier Timbeau. De plus, aucune clause dans les traités européens ne prévoit de sortie de l'union monétaire sans sortir de l'Union européenne. Une option à laquelle une majorité de Français est opposée.

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