RECIT. Des premières révélations à sa démission, les sept jours qui ont précipité la chute de François de Rugy

François de Rugy, le 29 mai 2019 au palais de l\'Elysée.
François de Rugy, le 29 mai 2019 au palais de l'Elysée. (LUDOVIC MARIN / AFP)

Des dîners fastueux à l'utilisation de son indemnité de frais de mandat, retour sur la semaine qui a coûté son poste au numéro deux du gouvernement.

"Les attaques et le lynchage médiatique dont ma famille fait l'objet me conduisent aujourd'hui à prendre le recul nécessaire." Après une semaine de révélations embarrassantes de Mediapart, François de Rugy a choisi, mardi 16 juillet, de quitter le gouvernement. Pourtant, depuis sept jours, le ministre de la Transition écologique et solidaire répondait pied à pied aux accusations du média fondé par Edwy Plenel. Posts sur Facebook, matinale télé, interviews dans la presse… Tout laissait à penser que le numéro deux du gouvernement continuerait à s'accrocher à son portefeuille jusqu'à cette annonce surprise.

Homard, champagne et grands crus

Tout commence dans la matinée du mercredi 10 juillet. Dans un article intitulé "La vie de château sur fonds publics des époux de Rugy", Mediapart relate les "agapes dignes de grands dîners d'Etat" organisées par François de Rugy, alors président de l'Assemblée nationale, et son épouse Séverine, journaliste à Gala. Entre octobre 2017 et juin 2018, une dizaine de dîners se seraient tenus à l'hôtel de Lassay, la résidence de fonction du quatrième personnage de l'Etat, financés sur le budget de la présidence de l'Assemblée.

Sur la table, de la vaisselle de luxe, du champagne et des grands crus à plusieurs centaines d'euros la bouteille issus de la prestigieuse cave du Palais Bourbon. Une photo prise lors d'un de ces dîners et publiée par Mediapart donne un aperçu des homards servis aux convives. Les dîners de François de Rugy provoquent des milliers de commentaires, tantôt outrés, tantôt moqueurs. Et sur les réseaux sociaux, on ricane avec le mot-clé #Homardmatuer.

Quel était l'objet de ces réceptions ? Pour Mediapart, pas de doute : les invités – dix à trente, selon les dîners – appartenaient au cercle amical du couple et en particulier de Séverine de Rugy. Interrogée par le média avant la publication de l'article, elle avait en effet expliqué opérer un "filtre relationnel" pour dresser la liste des invités. Erreur de communication ou aveu involontaire ? La défense du couple a déjà du plomb dans l'aile. François de Rugy a beau brandir "l'exigence de représentation liée à sa fonction auprès de la société civile" pour justifier la tenue des dîners, ses explications restent inaudibles.

De Rugy se défend

Dans un premier temps, l'exécutif fait corps – au moins officiellement – derrière le ministre d'Etat. François de Rugy conserve "bien évidemment la confiance" du président de la République et du Premier ministre, déclare à la mi-journée la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, lors du traditionnel compte-rendu du Conseil des ministres. Mais l'affaire est jugée suffisamment sérieuse pour pousser le ministre à s'expliquer lui-même derrière le pupitre de sa collègue, en direct sur les chaînes d'information.

Il n'y a pas eu de dîners entre amis.François de Rugyen conférence de presse

Le ministre de la Transition écologique dénonce au passage une "présentation très tendancieuse" de Mediapart.

Tard dans la soirée, François de Rugy publie un message sur son compte Facebook, accompagné d'une copie des réponses écrites transmises à Mediapart. Le document aborde les fameux dîners, mais aussi et surtout la rénovation de son appartement de fonction au ministère de la Transition écologique. Au moment où son post est publié, Mediapart n'a pourtant pas encore écrit la moindre ligne sur ce logement. François de Rugy pense-t-il ainsi déminer les informations que le site s'apprête à dévoiler sous peu ?

Des révélations en cascade

La stratégie ne fonctionne pas : jeudi 11 juillet, Mediapart publie son article sur les 63 000 euros de travaux dépensés pour rénover cet appartement, situé dans le cossu mais vieillot hôtel de Roquelaure. Des travaux de "confort", dénonce le site, soulignant que les devis les moins onéreux n'ont pas été retenus. Pour François de Rugy, au contraire, ces travaux avaient été jugés nécessaires par les services chargés de la gestion du parc immobilier du ministère, qui soulignaient "la vétusté des différentes pièces" de cet appartement. Les photos publiées par Mediapart, prises avant la rénovation, permettent de se faire une idée des lieux : malgré des murs clairement défraîchis, l'appartement n'apparaît pas spécialement "vétuste".

Dans le même temps, Le Parisien dévoile d'autres détails croustillants. A l'hôtel de Lassay, "un grand bureau a été réaménagé pour pouvoir accueillir les enfants du couple Rugy", assure le quotidien. L'ex-président de l'Assemblée aurait par ailleurs bénéficié de trois chauffeurs au lieu de deux. Enfin, le journal évoque l'achat d'un "sèche-cheveux doré à la feuille d'or" à 499 euros avec les deniers publics. Une dépense que l'intéressé a toutefois démentie. L'existence de l'appareil est remise en cause dans les premiers résultats de l'enquête de l'Assemblée nationale. 

La fébrilité règne au ministère de la Transition écologique. La veille au soir, François de Rugy a limogé sans égard sa directrice de cabinet, Nicole Klein, accusée par Mediapart d'avoir conservé un HLM à Paris pendant douze ans alors qu'elle habitait en province. Cette haute fonctionnaire, ancienne préfète, lui rend la monnaie de sa pièce quelques jours plus tard par voie de presse.

Il a voulu sauver sa tête en offrant la mienne.Nicole Kleinà "Ouest-France"

Interrogée sur la personnalité du ministre, elle déclare à Ouest-France : "La manière dont il m'a congédiée suffit pour répondre à votre question et je ne souhaite pas en dire davantage pour ne pas l'accabler, comme lui l'a fait, et continue de le faire à mon égard."

Convoqué à Matignon

Jeudi 11 juillet, François de Rugy a malgré tout décidé de maintenir un déplacement dans les Deux-Sèvres sur le thème des ressources en eau potable. Un comité d'accueil l'attend à Niort. "On veut du homard !" scandent quelques dizaines de manifestants qui brandissent… un homard gonflable. Vers 13h30, le ministre écourte précipitamment sa visite. Retour à Paris, où le Premier ministre l'a convoqué en urgence. Devant Matignon, les journalistes font le pied de grue. Arrivé à 16h30, François de Rugy n'en ressort que deux heures plus tard. Le ministre a réussi à sauver sa tête, au prix d'une concession de taille puisqu'il s'engage à "rembourser chaque euro contesté", selon Matignon, qui ordonne "une inspection" du secrétariat général du gouvernement pour enquêter sur la rénovation de l'appartement de fonction.

Mais les ennuis ne s'arrêtent pas là pour autant. Dans la soirée, un nouvel article est publié, qui traite cette fois de l'appartement qu'il loue à Orvault (Loire-Atlantique), sur sa terre d'élection. Selon Mediapart, le ministre ne remplirait pas les conditions pour être le locataire de ce logement régi par le dispositif Scellier social et donc destiné à des personnes aux revenus modestes. Un détail dont François de Rugy dit tout ignorer. "Cette information, si elle est avérée, je n'en n'ai moi-même JAMAIS eu connaissance", se défend-il dans un nouveau message posté sur Facebook.

"Quand on est attaqué, on peut avoir envie de rester chez soi, de lâcher prise, mais je ne le ferai pas", déclare-t-il vendredi 12 juillet, la gorge nouée et au bord des larmes, sur le plateau de Jean-Jacques Bourdin, sur BFMTV.

Pendant près d'une demi-heure, François de Rugy, qui dit n'avoir "absolument pas de raison de démissionner", répond point par point à toutes les accusations. Certaines séquences frôlent l'absurde. "Le homard, je n'aime pas ça, je n'en mange pas. J'ai une intolérance aux crustacés et aux fruits de mer ! Et on fait croire que c'est moi qui fais servir du homard ?", assure-t-il en ajoutant que le champagne lui fait "mal à la tête".

La risée des réseaux

Ses explications se retournent aussitôt contre lui. Car s'il n'apprécie pas le goût homard, il aime à en pêcher. C'est en tout cas ce qu'affirmait un portrait de l'AFP qui lui était consacré en 2017, et que les internautes ont tôt fait d'exhumer. Sur Twitter, on s'amuse à fouiller dans le fil du ministre dans l'espoir de trouver des messages gênants, afin de mieux les retweeter. Bingo : dans un tweet de 2012, l'ancien écologiste raconte se délecter d'une araignée de mer durant des vacances en Bretagne. Dans un autre message posté quelques mois plus tard, il écrit : "Nous sablons le champagne à l'Assemblée à la suite d'une décision du Conseil constitutionnel."

Le ministre, qui voit sa crédibilité fortement entamée, n'est pas particulièrement soutenu dans les rangs de la majorité, au sein de laquelle ses alliés ne sont pas légion. Dans les médias, des membres du gouvernement et des parlementaires font part de leurs états d'âme. "Sur le terrain, les retours sont terribles. On sort quand même de six mois de 'gilets jaunes', où on nous reprochait exactement ça", s'inquiète ainsi le député LREM Raphaël Gauvain.

Et ce n'est pas tout : dans un nouvel article, Mediapart charge encore la barque en révélant que François de Rugy n'avait pas payé d'impôt sur le revenu pour l'année 2015. Une incongruité tout sauf illégale, dues aux réductions fiscales auxquelles lui donnaient droit les cotisations de 1 200 euros versées tous les mois à Europe Ecologie-Les Verts, son parti d'alors. L'ancien écologiste répond directement sur Twitter, en expliquant que son cas était similaire "à tous les autres députés de son groupe et aux autres parlementaires qui financent ainsi leurs partis et la vie politique".

Intervention présidentielle

Le week-end laisse un peu de répit à François de Rugy. Samedi 13 juillet, Le Parisien publie une copie du bail de l'appartement d'Orvault qui semble accréditer la thèse selon laquelle il n'était pas au courant du statut de ce bien immobilier. Le dimanche, il poursuit sa défense en accordant une interview au Journal du dimanche. "Je n'ai rien fait qui soit en dehors des clous", clame-t-il, avant d'assister au défilé du 14-Juillet dans la tribune présidentielle.

Depuis le début de l'affaire, Emmanuel Macron laisse le ministre et le chef du gouvernement en première ligne dans cette affaire. Mais lundi 15 juillet, le président de la République sort de son silence depuis la Serbie, où il est en visite officielle. Une attitude étonnante, le chef de l'Etat ayant l'habitude de ne pas aborder la politique nationale lorsqu'il se trouve à l'étranger.

Il y a encore dans notre pays le respect de la personne individuelle, des droits de la défense, de la possibilité de réponse. Sinon ça devient la République de la délation.Emmanuel Macronlors d'une conférence de presse

Mais Mediapart n'a pas encore dit son dernier mot. Les premières révélations sur les dîners à Lassay et les travaux dans l'appartement de fonction au ministère ont semble-t-il délié des langues. "Parce qu'ils ont vu ces informations et qu'ils ont été choqués, des lanceurs d'alerte ont décidé qu'ils voulaient nous informer d'autres faits", explique après coup le journaliste de Mediapart Michaël Hajdenberg. En l'occurrence, une ou plusieurs sources indiquent à Mediapart que François de Rugy aurait utilisé son indemnité représentative de frais de mandat de député (IRFM) pour payer une partie de ses cotisations d'élu à EELV en 2013 et 2014. Une pratique pourtant vivement déconseillée par le déontologue de l'Assemblée nationale et expressément interdite par la loi depuis 2015.

Le coup de grâce

Lundi 15 juillet, dans la soirée, les journalistes de Mediapart envoient donc une nouvelle salve de questions au ministre, qui promet une réponse pour le lendemain 13 heures. Après une relance mardi à 14 heures, "on nous a dit que la réponse était imminente", raconte à franceinfo Michaël Hajdenberg. Mais elle ne viendra jamais.

En réalité, à cette heure-là, tout est déjà plié. En fin de matinée, lors d'un entretien de travail prévu de longue date à Matignon, François de Rugy a présenté sa démission au Premier ministre. Une information rendue publique par l'intéressé lui-même dans un communiqué et sur Facebook à 14h30, une demi-heure seulement avant la séance de questions au gouvernement à l'Assemblée nationale, à laquelle il n'aura donc pas assisté.

Parangon de vertu, François de Rugy avait fait de l'exemplarité l'un de ses thèmes de prédilection depuis une décennie. Il avait ainsi été l'un des premiers députés à rendre publics, sur son blog, ses revenus et son patrimoine, bien avant les lois de moralisation de la vie publique. Comble de l'ironie, il avait en tant que président de l'Assemblée fait la chasse aux dépenses de représentation abusives de ses collègues. Ces mêmes dépenses qui, révélées au grand jour quelques mois plus tard, ont précipité sa chute.

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