"Cette parole s'est complètement décomplexée" : Reporters sans frontières s'inquiète après le boycott par le RN et LFI de certains journalistes

Marion Maréchal répond à des journalistes à Carpentras (Vaucluse), le 7 mai 2017, après avoir voté au second tour de l\'élection présidentielle.
Marion Maréchal répond à des journalistes à Carpentras (Vaucluse), le 7 mai 2017, après avoir voté au second tour de l'élection présidentielle. (MAXPPP)

Un des organisateurs de la Convention des droites a finalement accepté l'accréditation de trois journalistes, jugés dans un premier temps trop "agressifs et dénigrants". Nous avons interrogé Pauline Adès-Mével, de RSF, sur ces tensions entre politiques et journalistes.

Les relations entre journalistes et politiques connaissent un épisode de tension. Mardi 24 septembre, les organisateurs de la Convention des droites, dont Marion Maréchal-Le Pen sera l'invitée vedette, reconnaissaient avoir refusé la venue de journalistes de Libération, L'Opinion, L'Express – jugés "systématiquement agressifs et dénigrants à notre sujet" par Jacques de Guillebon, un des organisateurs, cité par L'Express (et lui-même rédacteur en chef d'un magazine, L'Incorrect). Ceux de l'émission "Quotidien", qualifiée d'émission de "divertissement" par ce même organisateur, n'ont pas non plus été conviés.

La veille, on apprenait que la rédaction de Yann Barthès serait également exclue des déplacements de Jean-Luc Mélenchon, qui la juge responsable des poursuites pour lesquelles lui et cinq autres membres de La France insoumise ont récemment été jugés. "Sans 'Quotidien' il n'y a pas de procès possible contre nous", écrit le député sur son blog, assumant de prendre une mesure de représailles.

Mercredi, un autre responsable de l'organisation de la Convention des droites, Erik Tegnér, a annoncé que les journalistes de L'Express, Libération et L'Opinion seraient finalement conviés au rassemblement, samedi 28 septembre, ce qui convaincra peut-être le député LREM Aurélien Taché de revenir sur l'annulation de sa participation.

Pour mieux comprendre la recrudescence de ces mesures de rétorsion contre des journalistes, franceinfo a interrogé Pauline Adès-Mével, porte-parole de Reporters sans frontières.

Franceinfo : Quelle est votre réaction aux annonces, par Jean-Luc Mélenchon puis par les organisateurs de la Convention des droites, du refus d'accréditer certaines rédactions ou certains journalistes ?

Pauline Adès-Mével : RSF dénonce évidemment ces méthodes. C'est une tendance qui s'accroît depuis quelques années. On s'était habitués à voir le Rassemblement national adopter ces méthodes [plusieurs exemples entre 2012 et 2019], une journaliste de Mediapart [Marine Turchi] a été particulièrement visée. On l'a vu dès la campagne présidentielle de 2012, puis pendant la Manif pour tous où de nombreux journalistes ont été physiquement empêchés de couvrir certains rassemblements. En 2017, François Fillon les a stigmatisés, et on a vu comment ça galvanisait certaines de ses troupes. Mais ce qui se passe avec Jean-Luc Mélenchon est un peu différent.

Le leader de La France insoumise a annoncé que les journalistes de "Quotidien" ne seraient plus accrédités pour ses événements. En quoi sa réaction vous semble-t-elle inédite ?

Au-delà du fait de mettre des journalistes sur "liste noire" et les empêcher d'informer, il fait incomber à ces derniers la responsabilité d'un procès qui le vise, ce qui marque vraiment une surenchère. Jusqu'ici, il avait à plusieurs reprises lancé des invectives envers les médias ; en octobre 2018, il avait parlé d'une "haine des médias (...) juste et saine". Mais là, un cap est franchi : non seulement il n'accepte plus les journalistes, mais il les rend responsables d'un procès, et il discrédite leur travail en parlant d'images "accommodées". [Jean-Luc Mélenchon reproche à "Quotidien" la diffusion d'un sujet tiré d'images filmées lors de la perquisition au siège de son parti. Il est poursuivi en justice pour "actes d'intimidation contre l'autorité judiciaire, rébellion et provocation" lors de cette perquisition. Lors de l'audience, le sujet de "Quotidien" mais aussi l'intégralité des images filmées par ses journalistes ont été diffusés.]

Pensez-vous que ce type de traitements des journalistes peut continuer de s'étendre dans la classe politique ?

A priori, non. On a vu que Clémentine Autain [députée LFI] avait dénoncé cette attitude. Le bon sens voudrait que les politiques prennent conscience du fait que les journalistes sont là pour transmettre une information. En aucun cas, dans une démocratie, on ne peut soupçonner les journalistes de modifier la réalité, ils sont là pour rapporter.

Mais il est vrai qu'avant, ce type de comportements entachait l'image des formations politiques, c'était peut-être un peu plus déguisé. Ces dernières années, en France mais aussi en Europe en général, il y a une désinhibition de la vindicte envers les journalistes. Cette parole s'est complètement décomplexée, et les responsables politiques se sentent davantage autorisés à la porter, certainement.

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