A Carpentras : "Jean-Marie Le Pen on l'aime bien... Mais il faudrait qu'il prenne sa retraite"

La place centrale de Carpentras (Vaucluse) un jour de marché, le 10 avril 2015.
La place centrale de Carpentras (Vaucluse) un jour de marché, le 10 avril 2015. (ARIANE NICOLAS / FRANCETV INFO)

Sympathisants, élus ou candidats FN aux dernières élections sont partagés entre l'admiration pour le fondateur du parti et la gêne que ses propos provoquent. 

"Moi, je suis un vieux facho !" Boris* vient d'acheter le journal Rivarol à la maison de la presse de Carpentras (Vaucluse). Ce retraité s'est déplacé pour une séance de décidace de Laurent Obertone, auteur, après La France Orange Mécanique, d'un nouvel essai, La France Big Brother. L'interview de Jean-Marie Le Pen, qui fait tant de bruit depuis quelques jours, attise sa curiosité. "J'ai toujours considéré Jean-Marie Le Pen comme un type bien", dit cet ancien d'Occident, bousculé par quelques passants qui font leurs courses, place du 25 août.  

"Un vieux schnock qui fait une crise d'autorité"

Ce vendredi 10 avril, c'est jour de marché à Carpentras, sous-préfecture qui a manqué de basculer Front national en 2014 "à 300 voix près", se désole le candidat frontiste perdant, Hervé de Lépinau. C'est lui qui a suggéré à la gérante du magasin d'organiser la rencontre avec Laurent Obertone. La crise entre Le Pen père et fille ? "Je suis avocat, je préfère laisser les affaires familiales aux notaires !", plaisante ce suppléant de Marion Maréchal-Le Pen, fraîchement élu conseiller départemental du canton de Carpentras. Le jeune essayiste, chouchou du FN, préfère lui aussi ne pas s'exprimer sur le sujet.

Laurent Obertone dédicace son livre \"La France Big Brother\" à Carpentras (Vaucluse), le 10 avril 2015. Au second plan, à droite, le conseiller départemental FN Hervé de Lépinau.
Laurent Obertone dédicace son livre "La France Big Brother" à Carpentras (Vaucluse), le 10 avril 2015. Au second plan, à droite, le conseiller départemental FN Hervé de Lépinau. (ARIANE NICOLAS / FRANCETV INFO)

Boris, lui, a son petit avis sur la question. Selon lui, Le Pen père "est un vieux schnock qui fait une crise d'autorité", mais sur le fond, il ne trouve rien à redire à cette interview. Et l'orientation nouvelle du parti ne lui convient pas. La faute à la nouvelle patronne et son entourage, "dont le programme économique et anti-européen relève de la foutaise". Il insiste : 

Je voudrais que le système explose. Mais avec Marine Le Pen, j'y crois de moins en moins.BorisA Carpentras

Mais c'est un autre son de cloche qui semble majoritaire parmi les sympathisants du parti. Venu lui aussi faire dédicacer un livre, Joël, bibliothécaire à la retraite, reproche au président d'honneur du FN son entêtement, avec une pointe d'amertume dans la voix. "Je ne comprends pas pourquoi il remet ça sur le tapis. A quoi joue-t-il ? La Seconde guerre mondiale, les gens s'en fichent." Sympathisant FN, comme 53% des électeurs du canton aux départementales, ce grand gaillard aux épaules tombantes considère que "les propos que Jean-Marie Le Pen tient dans Rivarol ne méritent pas l'exclusion". "Plutôt que de le mettre hors jeu, on ne pourrait pas lui trouver une petite place sur la liste FN aux régionales ?" 

"Quel que soit l'avis rendu, on suivra Marine"

Pour l'instant, Jean-Marie Le Pen affirme qu'il sera candidat en Provence-Alpes-Côte-d'Azur, y compris contre l'avis du parti. En attendant la décision du bureau exécutif, prévue la semaine prochaine, Marie-Louise*, qui papillonne le long d'un étal de fromages, tente de se projeter dans l'après Jean-Marie Le Pen. "On l'aime bien Jean-Marie... Mais il faudrait qu'il prenne sa retraite (...) De toute façon, il n'a plus vraiment d'importance dans le parti. Seule la décision du bureau compte. Quel que soit l'avis rendu, on suivra Marine." Il y a de la déception chez cette commerçante à la retraite, qui assiste impuissante à ce règlement de compte politico-familial.

Il faut prendre les propos de Jean-Marie Le Pen comme ceux d'un homme vieillissant, qui n'engagent pas le parti.Marie-LouiseA Carpentras

"Les militants ne vous parlent pas, par peur de déraper"

A l'heure de l'apéro, les militants FN de la fédération du Vaucluse se retrouvent pour un "Café de France", organisé tous les premiers vendredis du mois dans les locaux du parti, plus au sud de la ville. L'ambiance y est autrement moins chaleureuse avec la presse. Le Département Protection Sécurité, service d'ordre du FN que l'on croise habituellement dans les manifestations, monte la garde. Les deux journalistes présents reçoivent l'ordre de quitter les lieux (la voie publique), "sous peine d'être délogés par la force pour trouble à l'ordre public". Le soleil se couche, tous les militants refusent de s'exprimer. 

"Je sais pourquoi les militants ne vous parlent pas, ils ont peur de déraper", commente finalement l'ancien candidat FN aux départementales à Orange, Jean-François Mattéi, qui s'avance triomphalement vers nous. Encarté depuis un an, ce chef d'entreprise, un tantinet flambeur, juge avec sévérité les provocations de Jean-Marie Le Pen. "Il est comme Johnny, dès qu'on lui retire le micro, ça lui manque. Mais je pense qu'il est fatigué, il devrait prendre du repos, se mettre en recul." Sympathisant frontiste depuis les années 90, encarté depuis un an au FN, Jean-François Mattéi espère qu'avec la mise à l'écart de Le Pen père, certains militants UMP seront tentés de rejoindre le parti. "Si on veut accéder à des fonctions de direction, comme aux régionales, il faut accepter des personnes qui sont dans l'entre-deux", dit-il. Et tant pis pour "l'UMPS" tant décrié par la présidente. 

"Jean-Marie a ses madeleines de Proust, c'est naturel"

Difficile de savoir ce que pensent, au fond, les militants des idées défendues par Jean-Marie Le Pen. La Shoah, "détail" de la Seconde guerre mondiale ? L'Europe "boréale" ? La démocratie, un régime facultatif ? Personne ne défend vraiment son point de vue. Personne ne le combat vraiment non plus. Mais parfois, les mots s'emballent. Marie Thomas de Maleville, conseillère départementale élue avec Hervé de Lépinau, établit un parallèle historique risqué pour défendre le président d'honneur du FN :

Vous parlez d'une entreprise d'extermination des juifs... Mais pendant la guerre d'Algérie, il y a eu une extermination aussi forte. A peu de choses près.Marie Thomas de MalevilleConseillère départementale FN dans le Vaucluse

Marie Thomas de Maleville juge presque avec tendresse l'attitude de Jean-Marie Le Pen. "Il a ses madeleines de Proust, c'est naturel. Ma grand-mère aussi passe son temps à me raconter son passé." Sur l'exclusion hypothétique du fondateur du parti, la jeune élue s'en remet aux instances. Elle préconise juste "d'arrêter de l'inviter dans les médias" pour éviter de nouvelles polémiques. "Il a été formidable. Aujourd'hui, il doit passer à autre chose."

*Les prénoms ont été modifiés pour respecter l'anonymat

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