Sommet du G7 : "C'est de plus en plus un club à prétention oligarchique"

La chancelière allemande Angela Merkel, le président français Emmanuel Macron, la Première ministre britannique Theresa May et le Premier ministre italien Giuseppe Conte lors du sommet du G7 à La Malbaie au Canada, le 8 juin 2018.
La chancelière allemande Angela Merkel, le président français Emmanuel Macron, la Première ministre britannique Theresa May et le Premier ministre italien Giuseppe Conte lors du sommet du G7 à La Malbaie au Canada, le 8 juin 2018. (LUDOVIC MARIN / POOL)

Pour Bertrand Badie, professeur à Sciences Po Paris et spécialiste des relations internationales, invité de franceinfo vendredi 8 juin, le G7 n'a cessé d'évoluer en 43 ans d'existence.

Le sommet du G7 qui débute vendredi 8 juin 2018 à 18h (heure française) au Canada pourrait s'ouvrir dans une ambiance particulièrement tendue, avec d'un côté les Etats-Unis qui viennent de quitter l'accord sur l'Iran et décréter de nouvelles taxes douanières et de l'autre côté l'Europe, le Japon, le Canada qui semblent se demander quelle attitude adopter désormais.

Pour Bertrand Badie, professeur à Sciences Po Paris et spécialiste des relations internationales, le G7 n'a cessé d'évoluer en 43 années d'existence. C'est une organisation "à géométrie variable incessante", qui a évolué pour devenir une instance de régulation. Jusqu'à présent. Désormais, "c'est de plus en plus un club à prétention oligarchique", estime Bertrand Badie.

Au regard des décisions de l'administration Trump, la France a décidé de changer de ton : une réunion des dirigeants européens du G7 est organisée vendredi, avant l'ouverture du sommet, pour serrer les rangs. "Peut-être que ça est égal au président américain d'être isolé, mais nous, ça nous est aussi égal d'être à six, a réagi en conférence de presse Emmanuel Macron. Parce que ces six-là, c'est un marché plus grand que le marché américain".

franceinfo : A quoi sert vraiment le G7 dans un contexte comme celui-ci ?

Bertrand Badie : Le G7, qui n'est pas une très vieille organisation, puisqu'elle a été créée en 1975, est en fait à géométrie variable incessante. Quand elle a été créée, à l'initiative du président Giscard d'Estaing, il s'agissait de faire le ménage à l'intérieur du camp occidental, ou plus exactement de l'économie occidentale. Quand le mur [de Berlin] est tombé, peu à peu on a intégré la Russie et on avait l'impression que cela devenait un instrument de régulation. C'est-à-dire toutes les puissances qui comptaient sur le plan politique étaient réunies et discutaient des grandes affaires du monde. On a même appelé ça le mini-latéralisme. Ensuite, lors de l'affaire de la Crimée, on a exclu la Russie. C'est redevenu une sorte d'expression d'un camp occidental. Maintenant, la formule d'Emmanuel Macron est quand même très évocatrice : "Cela ne nous dérange pas d'être à six", c'est-à-dire de modifier une nouvelle fois le périmètre et la signification du G7, en faire l'expression de points de vue solidaires dans le monde, entre six États, autour de l'économie libérale et du principe démocratique. On a l'impression que le G7 évolue vers une sorte de formule "campiste" et c'est embêtant parce que le monde a changé. Le monde s'est globalisé. On a besoin de régulations globales et on s'aperçoit que c'est de moins en moins un instrument de régulation globale. C'est de plus en plus un club à prétention oligarchique.

Ce club a-t-il un sens sans les États-Unis ?

Il n'aurait plus de sens en tant que club de régulation. La régulation est faite pour réduire les désaccords ou en tout cas les rendre vivables. À partir du moment où les principaux protagonistes n'en sont pas - parce qu'il ne faut pas oublier que les émergents, eux, n'y ont jamais été - il n'y a plus de régulation. Donc, c'est un club au sens plus familier du terme : un endroit où des gens de même sensibilité, qui s'aiment bien, se retrouvent pour jouer aux cartes.

Ne peut-on imaginer alors une redistribution des cartes, en formant d'autres axes, par exemple avec la Chine ?

On a tenté de le faire, à un moment. En 2008, on a créé le G20. À l'époque il s'agissait d'une grande innovation, qui était censée remplacer le G7 : on allait faire entrer les émergents, la Chine, le Brésil, l'Inde. Ça n'a pas tenu quelques années. On a l'impression quand même que les plus puissants du monde ont du mal à tenir ensemble, au sein de la même enceinte et c'est peut-être là que les incertitudes sont les plus fortes sur la régulation et le bon fonctionnement du système international.

Comment la France peut-elle tirer son épingle du jeu ? Emmanuel Macron avait beaucoup misé sur une relation personnelle avec Donald Trump, c'est en train de changer.

La grande perspective de devenir l'allié privilégié des États-Unis, c'était un peu ça, l'objectif. De remplacer la Grande-Bretagne qui tenait ce rôle traditionnellement depuis la guerre froide. Ça, c'est terminé. On sent même comme du dépit chez Emmanuel Macron, qui emploie, face aux États-Unis et à l'administration Trump des termes peut-être encore plus durs et plus forts que les autres membres du G7. La France va devoir réorienter son positionnement. Mais la vraie question, c'est quel est le poids réel de la France ? La France, sous la guerre froide, était une puissance moyenne : trop grande pour ne pas se faire entendre sur la scène internationale, mais trop petite pour peser d'un poids propre, de manière isolée. Aujourd'hui, dans une situation où les émergents dépassent, et de beaucoup, les puissances occidentales en termes de commerce, de démographie, de PIB [Produit intérieur brut]... le rôle de la France devient incertain.

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