"MacronLeaks" : mais à quoi joue WikiLeaks ?

Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, le 2 février 2012 à Londres.
Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, le 2 février 2012 à Londres. (ANDREW WINNING / REUTERS)

En relayant des milliers de documents piratés de l'équipe d'En marche !, l'organisation fondée par Julian Assange a encore un peu plus brouillé son image.

L'affaire n'aurait sans doute pas eu le même retentissement si WikiLeaks n'était pas entrée dans la danse. Vendredi 5 mai, l'organisation fondée par Julian Assange a relayé sur Twitter un message publié sur le forum américain 4Chan et conduisant à neuf gigaoctets de données internes appartenant à l'équipe d'Emmanuel Macron, ainsi que des documents comptables, des analyses et des présentations de l'équipe de campagne du futur président de la République. Des documents piratés.

C'est après ce tweet que ces données sont devenues virales avec le mot-dièse #Macronleaks. Si, dans un premier temps, WikiLeaks évoque une "blague", l'organisation estime par la suite que ces révélations ne peuvent influer sur le résultat de l'élection présidentielle française en raison de leur publication tardive. Reste que, sans en vérifier l'authenticité et l'origine, WikiLeaks participe à la propagation sur la toile de ces documents, analyse auprès de Libération le chercheur belge Nicolas Vanderbiest, qui a suivi le phénomène des "MacronLeaks" sur Twitter. Des révélations qui surprennent jusqu'à un conseiller juridique français de Julian Assange.

Accusé de mener un double jeu

Véritables informations ? Rumeurs à prendre avec des pincettes ? Fake news (fausses informations) ? L'organisation, qui s'est notamment distinguée en révélant les secrets de l'armée américaine déployée an Afghanistan, semble mener un double jeu tout au long de ses messages sur Twitter. Allant même jusqu'à relayer l'avis de la Commission électorale, qui appelait à ne pas rendre compte des données piratées... 

"En tant que publication dominante en la matière, nous avons été plusieurs heures en avance par rapport à tous les autres grands sites", s'est justifié WikiLeaks dans un tweet à un journaliste de Reuters. "C'est ce qu'attendent nos lecteurs."

Pour autant, WikiLeaks semblait prévenu de la divulgation d'informations confidentielles sur Emmanuel Macron. Dans une interview accordée au journal russe Izvestia, le 3 mai, et relayée par le média (russe lui aussi) Sputnik, Julian Assange annonçait des révélations prochaines sur le candidat d'En marche !, sans plus de précisions. De quoi entretenir le flou sur les motivations de WikiLeaks. 

Le précédent de la campagne américaine

Un épisode de plus qui ne risque pas de redorer le blason de cette organisation. Au cœur des accusations, le spectre d'une connivence avec la Russie, assortie d'une forme de négligence liée à la divulgation de données privées pouvant mettre des personnes en danger.

Durant la campagne présidentielle américaine, marquée par des soupçons de cyberattaques russes, l'organisation a ainsi publié une série de documents ciblant le parti démocrate, et notamment des échanges privés entre les membres les plus hauts placés de l'équipe de campagne d'Hillary Clinton. Des conversations qui ont sérieusement écorné l'image de la candidate et qui, in fine, ont profité à Donald Trump. Lequel se débat, depuis son élection, avec des soupçons de liens avec Moscou. Accusé de jouer le jeu de Moscou, WikiLeaks balaie ces accusations et se défend d'être "anti-US". Hillary Clinton a quant à elle accusé nommément WikiLeaks de lui avoir volé une victoire quasi-acquise.

Lors du coup d'Etat manqué en Turquie, l'organisation s'est là aussi distinguée en publiant près de 300 000 fichiers, principalement des e-mails, présentés comme compromettants pour le président Recep Tayyip Erdogan. Sauf qu'aucun n'a été écrit par le président ou par son cercle proche. Plus grave, les coordonnées des électrices de l'AKP, le parti du président, ont été momentanément relayées. WikiLeaks se défend d'ailleurs de toute publication et renvoie la responsabilité de ce dérapage à celui qui a publié l'intégralité de cette base de donnée. Dans le Huffington Post (en anglais), la chercheuse Zeynep Tufekci a quant à elle dénoncé une mise en danger de citoyens et un manque de respect de la vie privée.

En France aussi, la publication par WikiLeaks, sur son compte Twitter, d’images non censurées de l’attentat de Nice (perpétré le 14 juillet 2016) a provoqué une vague d’incompréhension et d'indignation.

Absence de révélations sur le régime russe

Il est en revanche des sujets sur lesquels WikiLeaks est étonnement dépourvu de données. Et cela concerne... la Russie. "Voilà cinq ans que l’ONG n’a pas publié la moindre information qui puisse déranger Vladimir Poutine et ses proches", note Mediapart. Et les dernières infos sur le sujet, en 2010, n'ont pas fait trembler le Kremlin. Il s'agissait de conversations entre diplomates américains sur des menaces de corruption au sein de l'élite russe. Une publication qui avait alors provoqué le départ d'un journaliste membre de WikiLeaks. Celui-ci dénonçait la divulgation de noms d'opposants de régimes autocratiques liés à la Russie, comme il l'a expliqué dans The Guardian en 2011. Pas de révélations fracassantes non plus sur le régime de Bachar Al-Assad, allié de Moscou. 

Alors, à quoi joue WikiLeaks ? Dans une interview à CNN, Julian Assange donnait un début d'explication : "Cultiver au maximum l’ambiguïté pour protéger ses sources". Une formule bien utile pour couvrir de potentiels errements.