"Ah non merci, ici c'est Le Pen" : quand des militants d'En marche ! tentent de convaincre l’électorat FN

Frédéric Picard, candidat En marche !, a passé sa soirée du 27 avril 2017 à faire du porte-à-porte pour défendre son candidat, Emmanuel Macron, dans le village de Saint-Amand-sur-Fion (Marne).
Frédéric Picard, candidat En marche !, a passé sa soirée du 27 avril 2017 à faire du porte-à-porte pour défendre son candidat, Emmanuel Macron, dans le village de Saint-Amand-sur-Fion (Marne). (LICIA MEYSENQ / FRANCEINFO)

Frédéric Picard, militant local pour Emmanuel Macron, est allé à Saint-Amand-sur-Fion, petit village rural de la Marne, pour faire du porte-à-porte dans un accueil plutôt froid. 

"L'accueil est glacial. C'est le pire porte-à-porte que j'aie fait." Lorsque sa collègue, pourtant rodée à l'exercice, lui envoie un SMS pour lui dire qu'elle abandonne, Frédéric Picard reste optimiste. Ce directeur d'agence bancaire, pin's bleu blanc rouge En marche ! bien en évidence sur sa doudoune et une dizaine de programmes à l'effigie d'Emmanuel Macron sous le bras, arpente les rues du village de Saint-Amand-sur-Fion, dans la Marne, ce jeudi 27 avril. "Je veux convaincre les indécis", lance-t-il.

Dans ce petit bourg d'un millier d'habitants, où les panneaux "voisins vigilants" pullulent, le Front national a obtenu 40% des suffrages exprimés au premier tour de l'élection présidentielle. Emmanuel Macron n'est arrivé que troisième, avec 15% des voix. Dominique, technicien agricole, accompagne Frédéric Picard pour la première fois. Planté devant le portail haut de trois mètres d'un corps de ferme, le quinquagénaire est dubitatif. 

Quand on voit comment les gens sont barricadés ici, on comprend le score du FNDominique, militant En marche !à franceinfo

"Ah non, pas lui encore", s'indigne un homme en bleu de travail qui jette un œil dégoûté sur la photo d'Emmanuel Macron, brandie par Frédéric Picard. "On en a marre de vos politiques." "Non, ça ne m'intéresse pas." "Je n'ai jamais voté et ce n'est pas aujourd'hui que ça va commencer." "Tous les mêmes"... En vingt minutes de démarchage, les refus se comptent par dizaines.

Les deux militants d\'En marche ! dans les rues de Saint-Amand-sur-Fion (Marne), le jeudi 27 avril 2017.
Les deux militants d'En marche ! dans les rues de Saint-Amand-sur-Fion (Marne), le jeudi 27 avril 2017. (LICIA MEYSENQ / FRANCEINFO)

Les habitants de ce village rural soulèvent timidement leur rideau ou passent la tête dans l'embrasure de la porte à l'approche des deux démarcheurs. Rares sont ceux qui donnent suite. "Moi, j'aime le challenge", lance Frédéric Picard. Ce père de quatre enfants, âgé de 42 ans, aura besoin de conserver son optimisme : il a annoncé son envie d'être candidat aux élections législatives pour En marche ! dans ce canton agricole et rural.

Des ruraux qui en ont marre de la politique

L'homme, qui n'a jamais été encarté avant, est à la tête d'un comité de soutien depuis le 31 mars. Il reconnaît que le plus difficile, c'est le porte-à-porte. "Les hommes politiques, c'est tous des voleurs", se met à crier une octogénaire. Elle a passé une robe de chambre verte sur ses frêles épaules et porte un appareil à oxygène. "Avec ce qu'ils nous volent, vous devriez avoir honte d'être là", fulmine-t-elle. "De toute façon, je suis trop malade pour aller voter."  "Au revoir madame", se résout à dire le soutien du candidat, un peu gêné.

Sa voisine, intriguée par ces "marcheurs", ouvre en grand sa fenêtre, qui donne sur la rue. "Allez viens pépé, on va rigoler", apostrophe-t-elle son mari. Le retraité quitte son fauteuil placé devant le poste de télévision. "On en a plein les oreilles des candidats, là", lance-t-il, hilare : "On en a marre de les voir se 'pignousser' [sic]". Frédéric Picard tente de dérouler l'argumentaire travaillé qu'il a rappelé à l'équipe de militants, quelques heures plus tôt sur le parking désert de la mairie.

"- Frédéric Picard : Emmanuel Macron est un candidat qui rassemble. Vous en pensez quoi, madame ?

- Elle : C'est le chef qui décide, ici. [Elle se tourne vers son mari]

- Lui : Faites ce que vous voulez, moi je fais ce que je veux. Ça m'intéresse pas."

La conversation tourne court. Dominique fourre ses mains dans ses poches. "C'est ingrat, le porte-à-porte", finit-il par concéder.

"Ah non merci, ici c'est Le Pen"

Le binôme se dirige vers un lotissement, réputé plus cossu. "Les classes moyennes, c'est plus simple, Elles sont plus réceptives." Une dizaine de maisons neuves s'étendent au milieu de champs de colza. "Ah non merci, ici c'est Le Pen !", clame pourtant une jeune mère de famille blonde en souriant, alors que son fils joue gentiment sur un tapis dans le salon. Le voisin n'est pas plus intéressé. 

Je suis cheminot. Macron, vu ce qu'il veut nous faire, c'est pas la peine.Un habitant de Saint-Amand-sur-Fionà franceinfo

Frédéric Picard déploie encore son argumentaire. Il l'interroge sur la possibilité de sortir de l'Europe, promise par Marine Le Pen. "Je ne suis pas contre". Il lui parle alors des conséquences que cela pourrait avoir : une monnaie dévaluée, la perte de valeur de la propriété aux murs gris qu'il vient d'acheter. Son interlocuteur le regarde, un peu perplexe : "Non non, je n'ai pas peur"

"On est plutôt heureux ici, non ?"

Certains sont plus réceptifs, comme cette travailleuse associative qui votera pour Emmanuel Macron. "Ça ne m'étonne pas que les gens ici gardent leur porte fermée", confie-t-elle. "Ils sont en colère depuis de nombreuses années." Les deux militants font mine de ne pas comprendre. "Leur colère est à relativiser, on est plutôt heureux ici, non ?" lancent-ils avant d'essayer de la recruter.

Des militants En marche ! en mission de tractage dans un lotissement de Saint-Amand-sur-Fion (Marne), le 27 avril 2017. 
Des militants En marche ! en mission de tractage dans un lotissement de Saint-Amand-sur-Fion (Marne), le 27 avril 2017.  (LICIA MEYSENQ / FRANCEINFO)

La totalité des personnes démarchées ont un avis tranché, à l'exception d'une riveraine, veste en polaire rose passée sur le dos et caniche dans les bras. "J'ai travaillé de mes 14 à mes 60 ans et élevé six enfants seule", annonce-t-elle. La discussion s'oriente sur sa retraite, elle s'inquiète pour sa complémentaire santé. "Le problème, c'est qu'on fait tout pour les pauvres et les riches, mais très peu pour nous, la classe moyenne."

"Emmanuel Macon, c'est le renouveau"

Elle n'envisage pas de voter Marine Le Pen, mais n'est pas convaincue par Emmanuel Macron. "Tous les hommes politiques ont trop d'avantages. Le Sarkozy, il a encore dix gardes du corps, vous trouvez ça normal, vous ?" La stratégie des deux hommes est simple : rappeler qu'Emmanuel Macron est le candidat du changement. "Votre situation, madame, vous la devez aux gouvernements précédents. Emmanuel Macron, c'est le renouveau", explique Dominique. Le fait que le candidat ait été ministre de l'Economie est passé sous silence. La sexagénaire est presque convaincue.

Je vais y réfléchir, il est encore temps de faire une procuration ?Une habitante de Saint-Amand-sur-Fionà franceinfo

Le froid, qui devient mordant en ce soir de printemps, entame un peu la motivation des deux militants. Ils passent vite devant les maisons et disposent quelques tracts dans des boîtes aux lettres. "Tiens, ceux-là, ils devraient être à l'écoute, non ?" demande Dominique en mentionnant une villa devant laquelle une grosse berline est garée. Personne ne répond malgré la lueur de la télévision. Le salut viendra de la voisine d'en face, seule personne, ce soir, à avoir laissé entrer les "marcheurs" dans son salon.

"Les voisins sont des 'connauds'", laisse-t-elle échapper. "Nous, on est 'en marche' depuis le début." La conversation s'engage gentiment. "On est anti Le Pen, mais grave. On ne construit pas sa politique sur de la haine." Cette élégante femme de vigneron est convaincue. "Mais il faudrait qu'Emmanuel Macron parle plus d'écologie, faites-lui remonter ça dare-dare", soupire-t-elle. Une fois sorti, Dominique soupire : "C'est étrange de parler d'écologie quand on a trois voitures garées dans son jardin..."

Alors que la nuit tombe, chacun retourne dans son véhicule, dans un état d'esprit mitigé. "Ça ne sert pas à grand-chose de rester après 20 heures. Si on dérange les gens pendant Plus belle la vie, c'est mort."

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