Du gouvernement à la cellule de dégrisement, les hauts et les bas de l'ambitieux Jean-Vincent Placé

Le 26 mars 2016 à Paris, Jean-Vincent Placé assiste à la seconde réunion du nouveau parti Ecologistes !, devenu depuis le Parti écologiste.
Le 26 mars 2016 à Paris, Jean-Vincent Placé assiste à la seconde réunion du nouveau parti Ecologistes !, devenu depuis le Parti écologiste. (MIGUEL MEDINA / AFP)

L'ancien secrétaire d'Etat comparaîtra le 11 juillet au tribunal correctionnel de Paris pour "violences", "injures" à caractère racial et "outrage" à agents, après une nuit alcoolisée dans un bar de la rive gauche. Portrait de cet homme dont la chute est à la hauteur des ambitions qu'il s'était fixées. 

Des ors de la République aux petits matins glauques... Jeudi 5 avril, l'ancien secrétaire d'Etat Jean-Vincent Placé était en garde à vue après une nuit alcoolisée dans une boîte de nuit de la rue Princesse, à Paris. Relâché après 37 heures passées au commissariat du 5e arrondissement, l'ancien secrétaire d'Etat sera jugé le 11 juillet devant le tribunal correctionnel de Paris pour "violences volontaires" sans incapacité en état d'ébriété, "outrage sur personne dépositaire de l'autorité publique" et "injures" à caractère racial.

S'il conteste tout acte de violence et tout dérapage raciste, l'ex-sénateur écologiste a néanmoins fait son mea culpa dans Paris Match et avoué souffrir d'"alcoolisme". Retour sur la trajectoire brisée d'un politique qui n'a jamais caché son appétence pour le pouvoir.

Son ambition, vanne récurrente sur les réseaux sociaux

L'ambition de Jean-Vincent Placé fait depuis des années les délices de Twitter, sous forme d'une blague récurrente dont les origines remontent au début du quinquennat Hollande. Le soir de la victoire du candidat socialiste contre Nicolas Sarkozy, le 6 mai 2012, le sénateur de l'Essonne réussit à se glisser sur l'estrade, place de la Bastille. Et donc à figurer, notait Le Lab, sur les plans larges du président élu, dont il n'est pourtant pas un proche.

Jean-Vincent Placé (à droite), qui n\'est pourtant pas un proche de François Hollande, a réussi à se glisser sur l\'estrade le soir de la victoire du candidat socialiste à la présidentielle, le 6 mai 2012 à la Bastille, à Paris.
Jean-Vincent Placé (à droite), qui n'est pourtant pas un proche de François Hollande, a réussi à se glisser sur l'estrade le soir de la victoire du candidat socialiste à la présidentielle, le 6 mai 2012 à la Bastille, à Paris. (CROWDSPARK / CROWDSPARK)

Sa réputation d'être en quête d'un maroquin est faite, elle ne le quittera plus. A chaque remaniement, les journalistes désœuvrés en feront des blagues, d'autant plus aisées que le patronyme de l'élu, note Slate, favorise le jeu de mots facile.

 

Par sa volubilité et ses exagérations en ligne, Jean-Vincent Placé, désormais suivi par plus de 99 400 abonnés sur Twitter, alimente les moqueries. S'affiche-t-il en photo, plage des Sapins à l'île d'Yeu (Vendée), avec un "beau bar de 47 cm pris au large à la ligne grâce aux conseils d'un maître pêcheur"... Les internautes s'esclaffent et lui rétorquent "bobard" (beau bar).

Pose-t-il, comme d'autres personnalités, avec une poule, à la demande du mensuel féminin Marie-Claire pour dénoncer le sexisme ? "La seule photo qui fait marrer internet, c'est celle de Jean-Vincent Placé qui ne sait pas pourquoi", rapporte encore Slate, qui donne la réaction de l'intéressé : "C'est débile ce truc. En 36 heures, c'est arrivé sur les plateaux de BFM et d'iTélé."

Une enfance passée dans un orphelinat en Corée

Car ce comique de répétition fait de moins en moins rire l'ancien président du groupe écologiste au Sénat. "Il a été raillé et caricaturé contre son gré", affirme son ami le député François-Michel Lambert, membre, comme lui, de l'Union des démocrates et écologistes (UDE, issue d'une scission d'EELV). Quant à sa soif de visibilité exacerbée, elle s'expliquerait par son abandon, enfant, dans la Corée où il est né. "Il n'a été adopté qu'à 7 ans, insiste François-Michel Lambert. Pendant des années, dans l’orphelinat de Séoul où il était placé, il a vu des enfants partir avec des parents adoptifs, tandis que lui restait là."

S'il se refuse à la peindre sous un jour misérabiliste, Jean-Vincent Placé revient sur sa prime enfance dans son autobiographie parue en 2015, Pourquoi pas moi ? (publié chez Plon, écrite avec le journaliste Rodolphe Geisler). "Ce n'était pas l'horreur", écrit-il, mais "le règlement était strict". Il confie aussi avoir mesuré qu'il a "forcément raté quelque chose dans la vie" en voyant "tout l’amour" qu'il donne à sa fille (née en 2013 du couple qu'il formait alors avec la députée EELV Eva Sas).  En juillet 1975, il quitte la banlieue de Séoul, son jardin et ses grands arbres pour "être livré comme un colis express" à sa famille normande d'adoption. 

Il est encore tout fluet quand il débarque en France, avec quelques mots d'anglais pour tout viatique. Officiellement, il a 7 ans et demi. En réalité peut-être moins : sa date de naissance (1968) est incertaine, à un ou deux ans près, souligne-t-il."[A mon arrivée], j'ai plutôt, écrit-il, la taille et le poids d’un garçonnet de 4 ou 5 ans  : 1,10 mètre pour à peine 20 kg. Ce jour-là, celle que j’appellerai bientôt 'maman' (...) témoigne dans son carnet que j’étais 'comme un enfant mal nourri.'"

Féru d'histoire et de culture française

Après avoir appris le français "en quatre mois" à peine, il s'attache, en grandissant, à "ne pas être pris en faute sur la culture française". Féru de gastronomie, d'histoire et de littérature française du XIXe siècle, il raffole "de l'omelette aux champignons" et "du coq au vin", relit "vingt-cinq fois" Le comte de Monte-Cristo d'Alexandre Dumas et s'entiche de Napoléon, dont il connaît par cœur les batailles. Une passion qu'il développe dans cet entretien au site historique Hérodote.

"Avec le recul, expose-t-il dans son ouvrage, je crois même pouvoir affirmer que, si je me suis intégré avec autant de facilité, c’est sans doute parce que je n’ai jamais ressenti de racisme envers moi au cours de mon enfance dans les années 1970". D'où, explique-t-il, son indignation quand il s'est senti insulté par un élu de droite. "Français, s'exclame-t-il plus loin, je le suis exclusivement et le resterai toujours. C’est pourquoi la controverse avec Alain Marleix, un ancien ministre UMP, qui m’avait gratuitement qualifié de "Coréen national" à la fin de l’été 2011, m’a énormément choqué. Et surtout, blessé".

Un apparatchik chez les Verts

A 26 ans, Jean-Vincent Placé s'engage au Parti radical de gauche (PRG). Il devient le collaborateur du député-maire de La Rochelle (Charente-Maritime), Michel Crépeau, avec qui il partage, explique Le Figaro, le goût de la culture et de la bonne chère. Mais après la mort, en 1999, de celui qui l'a initié aux arcanes de la politique, il rejoint les Verts. "J’étais alors chef du parti, témoigne Jean-Luc Bennhamias. Et j’avais besoin de quelqu'un pour la formation des élus. Il s'est très bien occupé de la boîte qui en était chargée."

Le trentenaire a-t-il les bons codes pour s'intégrer chez les écolos ? Son look costard-cravate "ne plaît pas à tout le monde", note-t-il dans son livre, avant de s'insurger : 

Comme si pour être un bon écologiste, il fallait porter (...) un vieux pantalon avec un tee-shirt improbable et un pull, si possible usé aux coudes, avec des chaussures, voire des sandales, par définition non cirées. Sans tomber dans la caricature, j’ajouterais que, si on peut avoir également les cheveux gras et les ongles longs, c’est encore mieuxJean-Vincent Placédans son autobiographie, "Pourquoi pas moi"

Qu'importe le costume : au sommet, l'équipe dirigeante des Verts (devenu EELV en 2010) s'aperçoit vite de son efficacité et de sa parfaite connaissance de la carte électorale. Le jeune Placé grimpe dans l'appareil et forme avec Cécile Duflot un tandem (et, pendant un moment, un couple) redoutable. Au point qu'ils y gagnent, selon Le Journal du dimanche, le surnom de Thénardier des Verts. "En duo avec Duflot, il était roublard, politicien, avec des méthodes à l’ancienne digne du Parti socialiste, déclare à franceinfo, sous couvert d'anonymat, une ancienne cadre du parti. Pour des questions de contrôle d'appareil, ils ont tous deux poussé la candidature d'Eva Joly contre celle de Nicolas Hulot à la présidentielle en 2012. On voit comment ça s’est fini ! [avec 2,31% des voix]."

Devenu sénateur et ministre

S'il est "en permanence dans le rapport de force", l'élu régional EELV n'avance pas masqué.

Il est brut de décoffrage. Politiquement, il ne cache rien. Le titre de son livre, "Pourquoi pas moi", dit tout de lui. Je n’ai jamais été déçu ni effarouché par ses postures. L’homme public Jean-Vincent Placé, on le découvre tout de suite et on fait avec ou pas Jean-Luc Bennhamias, ex-député européen Les Vertsà Franceinfo

Jamais Jean-Vincent Placé n'a caché ses objectifs, ni ses envies. L'aube des années 2010 lui sourit : élu sénateur en 2011, il va présider le groupe écologiste au Sénat de 2012 à 2016. "Au Sénat, il bossait plutôt bien, reconnaît notre ex-élue EELV anonyme. Il a fait un super job sur le texte sur les lanceurs d’alerte, pour que ça passe. En tant que président de groupe, il savait quoi faire pour constituer une majorité."

N'en déplaise aux ricaneurs, il décroche enfin le portefeuille convoité, le 11 février 2016, devenant "secrétaire d'Etat chargé de la Réforme de l'Etat et de la Simplification" dans le deuxième gouvernement Valls. Un an plus tard, l'accession d'Emmanuel Macron à l'Elysée met fin à ses fonctions.

Une "pause en politique"

Désormais, le sort lui semble contraire. Dans la nuit du 2 au 3 septembre 2017, il se fait violemment agresser à Paris par des individus qui lui volent sa montre (estimée à 7 000 euros, selon Le Parisien), son téléphone et ses papiers. Peu après, il annonce vouloir "marquer une pause en politique". Et il ne se représente pas aux élections sénatoriales, faute d'avoir été investi par le Parti socialiste, selon Le Journal du dimanche.

Contrairement au président de l'Assemblée nationale, François de Rugy, qui avait quitté avec lui EELV en octobre 2015, Jean-Vincent Placé ne s'est pas rallié à Emmanuel Macron. Aujourd'hui, il n'est plus qu'un conseiller régional d'Ile-de-France parmi d'autres, ni ministre ni sénateur. Et il ne défraie la chronique que par ses incartades. Sa garde à vue, début avril, a néanmoins laissé pantoise l'ancienne secrétaire nationale adjointe d'EELV Sandrine Rousseau. 

Il faut que l’enquête soit faite et que la justice passe, mais je ne l’ai pas connu comme ça. Je pense qu’il ne va pas bienSandrine Rousseau, ancienne porte-parole d'EELVà franceinfo

"Avec moi, il s'est toujours montré jovial et correct. Il n’a jamais été désagréable, il n'a jamais eu aucun geste déplacé", surenchérit notre autre interlocutrice qui a quitté EELV.

"Il y a eu des excès, de l'alcoolisme"

Consterné, l'élu au conseil régional d'Ile-de-France Pierre Serne a assisté à la "dégradation" de l'état de l'ancien ministre, qui "mangeait de moins en moins et buvait beaucoup".

Lui qui était plutôt de bonne compagnie, vraiment courtois, presque vieille France, je l'ai vu, sous l'emprise de l'alcool, devenant agressif, désagréable, y compris vis-à-vis de proches. C'était le signe de quelqu'un qui allait mal, d'une autodestruction, un côté profondément dépressif.Pierre Serne, conseiller régional d'Ile-de-Franceà franceinfo

Selon l'hebdomadaire Closer, Jean-Vincent Placé, encore ministre, s'était vu interdire d'entrée chez Castel, un des établissements de nuit les plus célèbres de la rive gauche, depuis qu'il avait "levé la main" sur un client, en mai 2016.  Son aveu à Paris Match va-t-il mettre un coup d'arrêt à sa dérive ? Il s'y dit "alcoolique".

"Les trente-sept heures de garde à vue ont eu un mérite : j’ai enfin pris le temps de réfléchir. J’ai réalisé que, dans les derniers mois, j’avais bu excessivement en diverses circonstances. Il y a eu des excès, de l’alcoolisme. J’assume le mot. C’est une maladie, l’alcoolisme.Jean-Vincent Placéà "Paris Match"

L'ancien sénateur veut maintenant "solder le temps d'avant, présenter ses excuses et arrêter de boire." Il y a deux semaines, il retweetait encore cette boutade d'une internaute.

La plaisanterie est devenue réalité : Jean-Vincent Placé devra sans doute "s'emmerder prodigieusement", s'il ne veut pas, comme le déplore François-Michel Lambert qu' "à l'issue d'une soirée pathétique, 48 heures effacent 48 ans de vie" .