La une de "Minute", fruit d'une politique de la provoc'

La une de l\'hebdomadaire \"Minute\" parue le 13 novembre 2013.
La une de l'hebdomadaire "Minute" parue le 13 novembre 2013. (PIERRE ANDRIEU / AFP)

La une de l'hebdomadaire d'extrême droite sur Christiane Taubira rencontre un écho considérable, alors que le tirage est confidentiel.

Au petit jeu de la publication des unes d'hebdomadaires sur Twitter, Minute a marqué des points, mardi 12 novembre. Avec sa couverture sur Christiane Taubira "maligne comme un singe", qui "retrouve la banane", le journal d'extrême droite est devenu l'un des trendings topics (sujets les plus discutés) sur le réseau social et a vu son son site piraté. Unanimement condamné par la classe politique, le titre est aussi sous le coup d'une enquête pour "injure publique à caractère racial", ouverte par le parquet de Paris à la demande du Premier ministre, Jean-Marc Ayrault.
 
"L'objectif, c'était de faire parler de nous. On voulait se payer un coup de pub pour zéro euro, le contrat est rempli au-delà de nos espérances", confie un rédacteur anonyme de Minute, interrogé par Les Inrocks. L'hebdomadaire n'en est pas à son premier coup de com'. Ces derniers mois, il a multiplié les unes provocatrices, à l'image de celle sur la mort du jeune militant d'extrême gauche Clément Méric, titrée "Jeux de mains, jeux de vilains", ou celle sur le mariage pour tous, intitulée "Bientôt, ils vont pouvoir s'enfiler... la bague au doigt".   
 

 
 
"Le fond de commerce de Minute, c'est le racisme anti-arabe, l'islamophobie", note l'historien des médias Christian Delporte, interrogé par francetv info. "Mais ça ne marche plus très bien car il ne se différencie plus assez des autres hebdomadaires", comme Valeurs actuelles et ses une tapageuses, mais aussi L'Express (avec par exemple "Le vrai coût de l'immigration") et Le Point (qui a pu titrer "Cet islam sans gêne").
 
"Dans le brouhaha médiatique, il faut faire entendre un autre son de cloche et aller plus loin", poursuit Christian DelporteD'où cette une sur Christiane Taubira, surfant sur les attaques racistes dont la garde des Sceaux a été victime récemment. Selon le spécialiste, cette stratégie révèle deux tendances : d'abord, la crise de la presse écrite, qui touche désormais les magazines. "Quand vous avez de plus en plus de unes 'spectacles', c'est que la presse est en mauvaise santé", souligne-t-il. Mais cette approche éditoriale traduit aussi, selon lui, la "libération de la parole raciste" en France. 

Un titre confidentiel, en rupture avec le FN

 
C'est sans doute ce phénomène qui explique l'avalanche de réactions à la une de Minute, miroir grossissant d'une droitisation de la société. Pour Jean-Yves Camus, politologue spécialiste de l'extrême droite joint par francetv info, "la controverse est disproportionnée par rapport à l'ampleur du titre". Alors que le journal affirme avoir distribué ce numéro à 40 000 exemplaires, le chercheur affirme disposer de chiffres qui font état de 3 000 à 5 000 exemplaires vendus chaque semaine. Christian Delporte évoque, lui, 15 à 20 000 exemplaires tout au plus. "Il faut bien le dire, Minute reste difficile à trouver en kiosques, surtout en dehors de Paris", observe Jean-Yves Camus. Et les abonnements ne sont pas légion. Si le politologue concède une possible remontée des ventes en 2013, année du front anti-mariage homosexuel, ce journal fondé en 1962 par Jean-François Devay, ancien directeur de L'Aurorereste aujourd'hui confidentiel. Surtout, il n'est plus depuis longtemps l'organe de presse "officiel" du Front national. 
 
Le tournant s'opère dans les années 80. "Les électeurs frontistes n'ont plus besoin d'acheter la presse de la famille politique. Il suffit d'allumer la télé pour entendre Jean-Marie Le Pen, invité sur les plateaux des chaînes pour débattre", analyse Jean-Yves Camus. Le FN est en train de devenir un phénomène politique et médiatique. Vingt ans plus tard, le parti recueille 17% des voix et se qualifie pour le second tour de la présidentielle de 2002. Minute, lui, voit fondre ses ventes, qui s'élevaient à 250 000 exemplaires entre 1960 et 1980. 

Le porte-voix d'une certaine droite

 
La rupture idéologique avec la ligne officielle du parti est consommée en 2011, quand Marine Le Pen en remporte la présidence. Minute a en effet soutenu son rival dans la course à la succession de Jean-Marie Le Pen : Bruno Gollnisch. Depuis, Marine Le Pen qualifie l'hebdomadaire de "torchon" et le vice-président du FN, Florian Philippot, l'accuse de véhiculer "des analyses dignes des complotistes d'extrême droite de l'entre-deux-guerres". Les deux n'ont pas apprécié que le journal évoque en janvier, en pleine polémique sur le mariage pour tous, l'existence d'un lobby gay très actif dans l'équipe dirigeante du Front national. La direction du parti s'est de nouveau désolidarisée de Minute après sa une sur Christiane Taubira, la jugeant "inadmissible" et "extrêmement choquante"

Si le titre est boudé par les nouveaux cadres du FN, il a en revanche attiré dans ses colonnes quelques ténors de l'UMP. En mai 2012, à cinq jours du second tour de la présidentielle, le ministre de la Défense, Gérard Longuet, y affirme voir en Marine Le Pen "un interlocuteur" de l'UMP. Un mois plus tard, c'est Nadine Morano qui se prête à l'exercice. Le tabou d'une alliance UMP-FN est en train de tomber et la règle du "ni-ni" (ni FN ni PS) prônée par la droite républicaine est battue en brèche. "A vrai dire, Minute devient parfois davantage un canal de diffusion pour la droitisation de la droite que pour les idées frontistes", relève Jean-Yves Camus. 

Le journal peut-il rêver d'un destin à la Valeurs actuelles ? Ce dernier a su, comme l'écrivent Les Inrocks, anticiper "le mouvement tectonique que connaîtra la droite six mois plus tard avec la Manif pour tous, une réunion de toutes les droites françaises (du GUD à l’UMP) au parfum de Tea Party à la française", avec un fort succès éditorial (+46,7% pour les ventes en kiosque sur un an) note Le Figaro. Minute n'en est pas là, selon Christian Delporte. "Ce n'est pas un journal qui compte dans le paysage médiatique", assure-t-il. Même s'il fait de plus en plus souvent parler de lui.