Automobile: pourquoi les discussions sur le projet de fusion entre Fiat Chrysler et Renault ont-elles capoté ?

Le logo du constructeur automobile Fiat chez un concessionnaire à Orvault (Loire-Atlantique), le 3 juin 2019.
Le logo du constructeur automobile Fiat chez un concessionnaire à Orvault (Loire-Atlantique), le 3 juin 2019. (STEPHANE MAHE / REUTERS)

La volonté de l'Etat de ménager Nissan, le partenaire de Renault, s'est heurtée à l'empressement du constructeur italo-américain, qui a retiré son offre mercredi soir. Les autres exigences françaises avaient été remplies, assure Bruno Le Maire.

Les discussions ont pris fin de façon aussi inattendue qu'elles avaient commencé. Fiat Chrysler a retiré, mercredi 5 juin, son offre de fusion avec Renault, qui aurait fait de la nouvelle entité le troisième constructeur automobile mondial, le premier en incluant l'alliance avec Nissan et Mitsubishi. Dans un communiqué, le groupe italo-américain estime que "les conditions politiques" en France ne permettent pas de mener à bien ce projet.

Quelques heures plus tôt, le conseil d'administration de Renault reportait son vote sur la fusion à la demande des représentants de l'Etat – premier actionnaire de l'entreprise – qui voulaient prendre le temps de s'assurer du soutien de Nissan. Jeudi matin, le ministre de l'Economie Bruno Le Maire a dit "prendre acte" de la réaction immédiate de Fiat Chrysler et de l'échec de ce mariage économique. Franceinfo détaille les raisons de ce retrait.

Fiat Chrysler était très pressé

Déjà closes, les discussions entre Renault et Fiat-Chrysler Automobiles (FCA) n'avaient été ouvertes officiellement que le 27 mai, neuf jours plus tôt. Et elles ont été marquées par une volonté, côté italo-américain, de ne pas laisser traîner les pourparlers. Dès le 30 mai, l'entourage de Fiat Chrysler expliquait aux Echos que son offre n'était "pas négociable" : "C'est à prendre ou à laisser, et rapidement !" "C'est une offre amicale et elle doit le rester. (...) L'Etat n'est pas aux abois", avait répliqué Bercy dans Le Monde.

Le scénario de mercredi soir confirme cette différence d'approches. Si le conseil d'administration de Renault a reporté son vote pour la deuxième fois en deux jours, Bruno Le Maire souhaitait que l'instance se réunisse à nouveau mardi, dans l'idée d'approuver la fusion. Soit un délai de six jours, qui a semble-t-il suffi à convaincre FCA que "les conditions politiques ne sont actuellement pas réunies en France pour mener à bien un tel rapprochement". Cité par franceinfo, le cabinet du ministre français de l'Economie juge "difficile de comprendre" que cette décision soit prise "de manière si précipitée".

En face, la France assumait sa prudence

"Depuis le début, FCA a mis une pression énorme sur le timing et a essayé de nous pousser à prendre ou à laisser. Nous avons clairement indiqué que nous ne serions pas soumis à une telle pression", poursuit le cabinet de Bruno Le Maire. "C'est 100% normal qu'il faille du temps pour conclure un accord aussi massif. On assume de nous donner le temps nécessaire et approprié pour travailler".

Mercredi, ce sont les deux représentants de l'Etat au sein du conseil d'administration de Renault qui ont insisté pour que la fusion ne soit pas votée tout de suite. Selon une source citée par l'AFP, "tous les administrateurs étaient pour [la fusion], à part un représentant des salariés affilié à la CGT et les deux représentants de Nissan", ces deux dernier ayant exprimé, "comme prévu", leur intention de s'abstenir. Libération raconte que la séance a été interrompue une heure, le temps de joindre Bruno Le Maire au téléphone. 

En visite au Japon à partir de vendredi pour le G20, le ministre de l'Economie souhaitait prendre le temps de s'entretenir avec son homologue japonais, dans l'espoir d'obtenir "un soutien explicite de Nissan" au projet.

Nissan voulait le temps de la réflexion

Nissan, qui avait été tenu à l'écart des discussions jusqu'à l'annonce officielle des négociations, le 27 mai, pouvait craindre d'être marginalisé dans son alliance avec Renault. Son directeur général, Hiroto Saikawa, avait prévenu qu'une fusion "modifierait de manière significative la structure" du partenariat avec Renault et "nécessiterait une revue fondamentale des liens actuels" entre les deux alliés.

"L'attitude des Japonais est normale compte tenu des enjeux, de la quantité d'informations en cause, etc", estime le cabinet de Bruno Le Maire. Un attachement à ne pas froisser Nissan qui s'explique par le contexte déjà compliqué au sein de l'alliance : l'affaire Carlos Ghosn a fragilisé les liens entre les deux constructeurs et Nissan a, depuis, rejeté le projet d'un rapprochement plus poussé.

Pour autant, convaincre le constructeur japonais du bien-fondé de cette fusion ne semblait pas une cause complètement perdue. Mercredi, les deux administrateurs nommés par Nissan au conseil d'administration de Renault ont demandé "à ce que soit écrit dans le PV le fait qu'ils pourraient dire oui avec un peu plus de temps", selon une source anonyme citée par l'AFP.

D'autres points faisaient débat

"L'Etat avait fixé quatre conditions à son accord définitif", a détaillé Bruno Le Maire dans un communiqué : outre la préservation de l'alliance Renault-Nissan, il s'agissait de garantir un équilibre dans la gouvernance entre Renault et Fiat Chrysler, de préserver l'emploi et les sites industriels français et de garantir la participation du futur groupe à une initiative européenne sur les batteries électriques. 

Dans l'hypothèse d'un mariage entre Renault et FCA, la famille Agnelli, qui possède 29% de FCA, aurait vu sa part du futur groupe passer à 14,5% mais serait restée de loin le premier actionnaire, tandis que l'Etat français serait tombé à 7,5% du capital. Le petit-fils Agnelli, John Elkann, président de Fiat Chrysler, aurait pris la tête de la nouvelle entité, avec son homologue français Jean-Dominique Senard comme directeur exécutif. Paris souhaitait être assuré de pouvoir peser sur le choix des futurs titulaires de ce poste. Selon plusieurs sources citées par l'AFP, la France a aussi demandé, et obtenu, que le siège opérationnel du groupe soit situé à Paris.

Les dernières discussions entre le gouvernement et FCA portaient également sur des pénalités, y compris financières, en cas de non-respect des engagements sur l'emploi. Le groupe italo-américain avait assuré que la fusion n'entraînerait la fermeture d'aucun site de production. Mais le projet, dont l'objectif même était de permettre des synergies entre les constructeurs, inquiétait les syndicats français : "Il est évident que la suppression des doublons aura des conséquences sur toute la filière automobile française", estimait ainsi Fabien Gâche, délégué central CGT de Renault.

Mais ces différentes questions ne faisaient plus obstacle à la fusion, affirme Bruno Le Maire dans son communiqué jeudi : "Un accord avait été trouvé sur trois de ces conditions. Il restait à obtenir un soutien explicite de Nissan".

Mais le projet n'est pas forcément enterré

Si Fiat Chrysler a retiré son offre mercredi soir, rien n'empêche le constructeur d'en formuler une autre dans le futur. "FCA reste fermement convaincu de la logique évidente et transformante d'une proposition qui a été largement saluée depuis qu'elle a été soumise", dit le constructeur italo-américain dans son communiqué. Aux yeux des Echos, "la formule utilisée laisse ouverte la porte à une nouvelle offre".

C'est aussi ce que semble penser le ministre de l'Action et des Comptes publics, Gérald Darmanin : les discussions "pourraient reprendre dans les prochains temps, on verra bien", a-t-il estimé sur franceinfo jeudi. "Il ne faut pas fermer la porte. (...) "Si demain Fiat revient à rediscuter, je suis certain que, par la voix de Bruno Le Maire, nous continuerons les discussions".

La réaction des marchés financiers convaicra peut-être les deux parties de revenir à la table des négociations : jeudi matin, l'action Renault a chuté de plus de 7% et celle de Fiat de plus de 3%.

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