Affaire Théo : les violences urbaines en comparution immédiate au tribunal de Bobigny

Manifestation devant le tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis) contre les violences policières, le 11 février 2017. 
Manifestation devant le tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis) contre les violences policières, le 11 février 2017.  (MICHEL STOUPAK / CITIZENSIDE / AFP)

Sept jeunes ont été jugés lundi pour feu de poubelle, outrages ou jets de mortiers lors d'échauffourées en Seine-Saint-Denis. Récit d'audience. 

Sur le chemin qui mène au tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis), lundi 13 février, les distributeurs de billets de La Poste sont défoncés, les vitres de la préfecture étoilées par les jets de projectiles et les murs tagués avec ce type de message : "Flics violeurs assassins". Autant de vestiges de la manifestation qui a mal tourné, samedi, dans le sillage de l'affaire Théo, ce jeune d'Aulnay-sous-Bois qui accuse un policier de l'avoir violé avec sa matraque. 

A l'intérieur du tribunal, les violents soubresauts de cette affaire se traduisent en comparutions immédiates. A la 17e chambre correctionnelle, sept jeunes sont jugés pour des faits commis lors d'échauffourées en Seine-Saint-Denis jeudi et vendredi dernier. Les deux premiers comparaissent pour un feu de poubelles au Blanc-Mesnil. Leurs visages juvéniles se détendent lorsque la présidente du tribunal annonce qu'ils ne resteront pas en détention jusqu'à leur procès, reporté en septembre. Soumis à un contrôle judiciaire, ils pourront continuer à aller au lycée et faire valoir "leurs bons résultats scolaires" lors de la prochaine audience. Les menottes se desserrent, le souvenir de la maison d'arrêt de Villepinte, où ils ont passé le week-end, s'éloigne.

Deux jeunes adultes, la vingtaine bien entamée, leur succèdent dans le box. Leur délit ? Outrage à agent public et résistance de l'un d'entre eux lors de son interpellation à Gagny. La présidente égrène d'un ton impassible les insultes qu'ils sont accusés d'avoir proféré à l'encontre des policiers intervenus pour un feu de container : "Allez vous faire foutre bande de pédés, vous qui violez dans les cités (...) Fils de putes, bande de pédés, allez vous faire enculer." 

"Il ne faut pas faire d'eux des exemples"

L'un des deux prévenus, qui a écopé d'une ordonnance pénale pour consommation de stupéfiants en 2012, admet avoir "dit des choses qu'il n'aurait pas dû", inquiet de voir son cousin interpellé cette nuit-là. Il connaît pourtant l'un des policiers en question et l'appelle par son prénom à l'audience. "Cela ressort des PV, confirme doucement la présidente. D'ailleurs, l'agent a dit de vous : 'Je le connais, il a toujours été correct'." Cette proximité, l'avocate commise d'office l'attribue aux nombreux contrôles de police dont son client, fumeur de joints notoire, fait l'objet.  

Son voisin, avec son air de Mathieu Kassovitz, ne se souvient de rien car il "avait bu un peu de tout". Ce serveur au casier judiciaire vierge, qui vit encore chez ses parents, ne convainc pas la procureure, qui réclame six mois avec sursis à son encontre, contre cinq pour son co-prévenu. "Mes clients n'ont pas le profil du casseur ou de l'émeutier, il ne faut pas faire d'eux des exemples", plaide l'avocate, insistant sur "le contexte particulier, avec des injures qui fusent des deux côtés". En attendant la décision du tribunal, elle s'étonne :

Des comparutions immédiates pour outrage, c'est très rare d'habitude.Une avocate commise d'officeà france info

Ses clients d'un jour sont finalement condamnés respectivement à une amende de 1 500 et 2 000 euros avec sursis. Ils quittent le box soulagés, frottant leurs poignets libérés.

Sur les bancs du public, amis et famille des prévenus côtoient militants des droits de l'homme, en "lutte contre les violences policières". Ils se relaient pour assister aux audiences de comparution immédiate, par "solidarité" avec les personnes jugées. 

"Grands frères" dans le box et dans la salle

Arrivent ensuite trois prévenus de la génération des "grands frères". Deux sont accusés d'avoir effectué des tirs de mortier sur des policiers à Aulnay, le troisième d'avoir vendu les artifices, via le réseau social Snapchat. "Grenades" pour l'accusation, "fumigènes" pour la défense, aucune preuve matérielle n'a été versée au dossier. 

"Tout le monde me connaît pour ma bonne parole, ma sagesse, ma non-violence", fait valoir l'un des trentenaires, dont le casier fait mention d'une condamnation à six mois avec sursis en 2007 pour vol aggravé. Employé à la RATP depuis 2009, il affirme avoir voulu jouer le rôle de "médiateur" auprès de jeunes émeutiers croisés au retour d'un mariage dans la nuit de jeudi à vendredi. Son ami, ex-éducateur de quartier reconverti en gardien d'immeuble, confirme avoir tenté lui aussi de les raisonner. Ce supporter du club de foot de l'Espérance aulnaysienne assure par ailleurs avoir acheté les deux "fumigènes" pour animer les tribunes des matchs du dimanche.

La présidente reste incrédule : "Comme par hasard, vous avez deux grenades fumigènes de l'armée depuis un an et vous les vendez sur Snapchat maintenant?" "Moi, je ne fais pas partie de la cité", répond l'intéressé, chauffeur de VTC, serveur et DJ à ses heures. Il assure ne pas être au courant des émeutes en cours. "Vous n'avez pas Google actualités sur votre portable?" "Non, juste Facebook et Snapchat. J'ai seulement entendu parler d'un jeune qui s'est fait rentrer un truc derrière."

La représentante du parquet n'en croit rien. Et s'adresse "au comité de soutien" des prévenus pendant son réquisitoire : 

Ce qui anime ces violences urbaines, c'est un désir de chaos. Ce sont vos conditions de vie que vous dégradez.La procureuredevant le tribunal correctionnel de Bobigny

Requérant entre quatre et cinq mois de prison ferme, elle enjoint le tribunal d'envoyer un "message" : "On ne peut lancer des grenades sur des policiers en pleine nuit sur la voie publique."

Touchés par la visite de François Hollande

Les prévenus, plus âgés et un peu plus fortunés que leurs cadets, ont fait appel à leurs propres avocats. "Vous voulez peut être faire de ce dossier un exemple. Moi je ne crois pas à l'exemplarité de la peine, plaide Jacky Attias. Aller vite, c'est faire mal les choses, il y a un pas aujourd'hui à ne pas franchir". "Dans ce genre de contexte, on ramasse ce qu'on trouve sur le terrain et on n'étaye pas assez la procédure", renchérit lors d'une suspension d'audience son confrère, Maxime Hildwein. Si le vendeur est relaxé, les deux autres sont toutefois condamnés à six mois de prison avec sursis pour violences.

Dans la salle, les proches accueillent la décision avec calme. "La situation va se tasser dans une ou deux semaines, pronostique un animateur de la ville d'Aulnay. On a été touchés par la visite de François Hollande." Si l'embrasement s'essoufle, une étincelle suffira à le relancer. "Si le policier accusé de viol sur Théo ne va pas en prison, ça va recommencer, prévient-il. Et là, ce sera pire que les émeutes de 2005."

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