Michel Rocard, larmes et vie de paria : ce qu'il faut retenir du procès de Jérôme Cahuzac

L\'ancien ministre du Budget, Jérôme Cahuzac, le 15 septembre 2016.
L'ancien ministre du Budget, Jérôme Cahuzac, le 15 septembre 2016. (TRISTAN REYNAUD / SIPA)

Le procès de l'ancien ministre du Budget s'est tenu du 5 au 15 septembre. Franceinfo y était.

"Je n'ai rien à ajouter." C'est par ces mots que Jérôme Cahuzac a conclu, jeudi 15 septembre, son procès devant le tribunal correctionnel de Paris. Il est vrai que pendant deux semaines, les débats ont été riches, emmenant la cour de Genève à Singapour, en passant par Dubaï, Villeneuve-sur-Lot et Panama.

En attendant le délibéré, prévu le 8 décembre, franceinfo revient sur ce qu'il faut retenir du procès.

Le fantôme de Michel Rocard

Jérôme Cahuzac n'a pas traîné. Dès le premier jour d'audience, il a lâché une petite bombe, en expliquant pourquoi il avait ouvert son premier compte suisse.

De novembre 1992 à mai 1993, les sommes virées sur ce compte n'étaient pas le fruit de mon travail, c'était du financement d'activité politique pour Michel Rocard.Jérôme Cahuzacau tribunal correctionnel

Une révélation qu'il n'a pas souhaité étayer, en refusant de donner des noms et en assurant que l'ancien Premier ministre, mort début juillet, n'était pas au courant. "Les quelques hommes concernés sont bien vivants et dans les allées du pouvoir. Fallait-il briser leur vie pour ça ?" a justifié, dans sa plaidoirie, l'un de ses avocats, Me Jean-Alain Michel.

"Ce que j'ai fait est accablant" 

Tout au long de l'audience, Jérôme Cahuzac n'a pas cherché à nier les faits qui lui sont reprochés, cette "transgression" qui l'a amené à ouvrir un compte en Suisse, à l'île de Man et à verser des chèques sur celui de sa mère"Ce que j'ai fait est accablant", a-t-il répété à plusieurs reprises. Mais il n'a pas apprécié les questions insistantes du président, Peimane Ghaleh-Marzban, sur son état d'esprit, ses éventuels remords.

Cette vérité est accablante. Je reconnais ce que j'ai fait, souhaitez-vous que je m'accable davantage ?Jérôme Cahuzacau tribunal correctionnel

Un couple qui s'unit et se déchire dans la fraude fiscale

Le procès est venu rappeler que l'affaire Cahuzac n'était pas celle d'un homme, mais d'un couple, Jérôme et Patricia. C'est l'avocat de cette dernière, Me Sébastien Schapira, qui a le mieux résumé l'affaire.

On se demande parfois, en lisant le dossier, si cette fraude n’était pas le troisième personnage du couple. Comme une névrose.Me Sébastien Schapiraau tribunal correctionnel

"En 1997, c'est d'abord la marque de leur complicité", glisse-t-il, en référence au compte commun ouvert à l'île de Man. "Puis ce sera l'objet de leur discorde, de leur séparation", raconte-t-il. L'avocat évoque cette fois le compte ouvert en Suisse en 2007 par sa cliente à l'insu de son mari. "Pour moi, il n’y avait plus rien de solide dans le couple, explique-t-elle à la barreMon but était de me constituer une cagnotte au cas où je me retrouverais seule avec les enfants."

Pensées suicidaires et vie brisée

A la barre, le tribunal a entendu deux Jérôme Cahuzac. Celui qu'il connaissait déjà pour l'avoir vu occuper la scène politique pendant plusieurs années, avec ses propos assurés, clairs et précis. Celui, moins connu, capable de craquer, d'éclater en sanglots à l'évocation des quatre mois qui ont précipité sa chute, une période où il a pensé se suicider.

Toute ma vie ne se résume plus qu’à ça. Il me faut l’accepter, mais c’est très douloureux. Ces images qui passent en boucle jusqu’à la nausée résument ce que je suis censé être aux yeux de tous.Jérôme Cahuzacau tribunal correctionnel

Aujourd'hui, il a suffisamment payé pour sa faute, estiment ses avocats. Au sens propre, avec un redressement fiscal de 2,3 millions d'euros. Au sens figuré, avec "une vie sociale extrêmement compliquée".

Dans la rue, les gens m'insultent et filment ma réaction avec leur smartphone. Je rase les murs au propre comme au figuré. J'ai pris l'habitude de marcher les yeux baissés.Jérôme Cahuzacau tribunal correctionnel

"La juste peine, c'est celle qui n'accable pas plus que nécessaire un homme brisé, fracassé", a plaidé Me Jean-Alain Michel.

"Vous avez flétri l'honneur de ce pays", accuse la procureure

Dans leur réquisitoire, Jean-Marc Toublanc et Eliane Houlette n'ont pas ménagé Jérôme Cahuzac. "On a compris que chez Jérôme Cahuzac, la vérité est un mirage. On croit la saisir, elle disparaît dans les sables mouvants de sa conscience", a ironisé le premier. "On a parlé du procès du mensonge, mais c'est celui de la trahison de votre éducation, de votre devoir de citoyen, de votre serment de médecin, de la confiance de vos électeurs et surtout celui de la trahison des institutions républicaines", a cinglé la seconde, avant de lâcher :

Vous avez flétri l'honneur de ce pays. Vous avez sacrifié tous les principes par ambition personnelle et pour l’appât du gain.La procureure Eliane Houletteau tribunal correctionnel

Le parquet a finalement requis 3 ans de prison ferme et 5 ans d'inéligibilité contre Jérôme Cahuzac et deux ans de prison contre son ex-épouse. Des peines peu sévères, estime la sociologue Monique Pinçon-Charlot.

L'inertie de l'administration fiscale française

Face aux accusations du parquet, qui leur reproche de n'avoir rien voulu voir de la fraude fiscale de Jérôme Cahuzac, les avocats de la banque Reyl et de l'intermédiaire Philippe Houman ont eu beau jeu de renvoyer la faute sur l'administration fiscale française. L'instruction a en effet démontré que plusieurs fonctionnaires avaient eu connaissance de l'enregistrement de 2000. "Dans cet enregistrement, [Jérôme Cahuzac] dit qu’il a un compte, à UBS, à Genève. J’ai connu des cas plus compliqués pour commencer une enquête", a ironisé Me Philippe Goossens, l'avocat de Philippe Houman, avant de glisser :

Parfois, ne rien faire, c'est agir.Me Philippe Goossensau tribunal correctionnel

"Un journaliste, qui n'a pas de pouvoir d'enquête, a mis trois semaines [quatre mois en réalité] pour trouver ce compte. Là où l'administration fiscale n'a rien trouvé en douze ans", s'est-il étonné. Pendant sa plaidoirie, Me Xavier Normand-Bodard, l'avocat du fisc et de l'Etat, avait estimé qu'"à cette époque, il n’existait que des rumeurs ne permettant pas l’exercice de la poursuite".