Excès de zèle, larmes et coups tordus : Jérôme Lavrilleux, le "Copé boy" qui savait tout

Le député-maire de Meaux, Jean-François Copé, et son directeur de cabinet, Jérôme Lavrilleux, lors d\'un meeting à Evreux (Eure), le 24 mai 2014.
Le député-maire de Meaux, Jean-François Copé, et son directeur de cabinet, Jérôme Lavrilleux, lors d'un meeting à Evreux (Eure), le 24 mai 2014. (ERIC BAUDET / SIPA)

Lieutenant de Jean-François Copé, Jérôme Lavrilleux a reconnu avoir couvert un montage financier illicite durant la campagne de Nicolas Sarkozy en 2012. Portrait d'un ambitieux qui s'est brûlé les ailes.

Si Nicolas Sarkozy parvenait à redevenir, un jour, président de la République, certains le voyaient déjà secrétaire général de l'Elysée. Lui-même s'imaginait volontiers directeur de cabinet d'un Premier ministre nommé Jean-François Copé. Ministre ? Pourquoi pas. Amis comme ennemis, tous lui promettaient en tout cas un bel avenir. Cette carrière dorée, Jérôme Lavrilleux y a renoncé brutalement, lundi 26 mai, depuis le plateau de BFMTV. En direct, larmes aux yeux et sanglots dans la voix, le plus fidèle des fidèles copéistes s'est confessé : il a reconnu avoir couvert un montage financier illicite durant la campagne de Nicolas Sarkozy en 2012. Ou comment tirer un trait sur la suite de sa carrière, au moins pour un bon moment.

"Très entier et très perfectionniste"

Fils d'un garagiste de Saint-Quentin (Aisne) et d'une secrétaire, Lavrilleux adhère au RPR en 1989. Il n'a que 19 ans, et celui qui lui remet sa carte s'appelle… Xavier Bertrand, 24 ans. Leur mentor se nomme Jacques Braconnier. Sénateur gaulliste, il vient de perdre son fauteuil de maire. "Jérôme a débarqué à notre permanence. Il était bouleversé que la ville passe aux mains des communistes, se souvient Marianne Braconnier, 80 ans, la veuve de Jacques Braconnier. Il a proposé son aide à mon mari pour reprendre la ville, et il s'est donné beaucoup de mal pour cela." 

Outre leur jeune âge,  Bertrand et Lavrilleux ont un point commun : celui d'être des militants dévoués. Braconnier en a bien conscience. L'un comme l'autre deviennent, à quelques années d'intervalle, ses assistants parlementaires. "Jérôme est quelqu'un de très entier et de très perfectionniste, reprend Marianne Braconnier. A l'époque déjà, il donnait tout pour satisfaire la personne pour laquelle il travaillait. Parfois, on se disait même que ça pourrait lui jouer des tours…

En 1995, après avoir largement aidé la droite à reprendre la ville, Xavier Bertrand devient adjoint à la redynamisation, Jérôme Lavrilleux directeur de cabinet du maire. A 150 km de là, l'un de leurs amis du RPR saint-quentinois, un certain Bastien Millot, devient à 23 ans le directeur de cabinet de Jean-François Copé, fraîchement élu maire de Meaux (Seine-et-Marne). Tous font là leurs premières armes en politique…

En 2002, le jeune Xavier Bertrand devient député. Jérôme Lavrilleux prend alors sa succession au poste de conseiller général, un mandat qu'il exerce encore aujourd'hui. Mais pour des raisons intimes et confuses, les deux amis se brouillent subitement. "Personne n'a jamais su pourquoi…" se désole Marianne Braconnier. Toujours est-il que douze ans plus tard, ils ne s'adressent la parole qu'à de très exceptionnelles occasions.

"Il donnait l'impression de ne vivre que par et pour Copé"

D'autant que depuis, Lavrilleux a rejoint un ennemi de Bertrand. En 2004, quand Millot quitte le cabinet de Copé, il glisse à son patron le nom de son ami intime de Saint-Quentin. Jérôme Lavrilleux, célibataire divorcé, quitte alors sa ville natale pour se mettre au service de Jean-François Copé, porte-parole du gouvernement Raffarin. Très vite, il devient son homme à tout faire. "Jérôme est un type extrêmement brillant, très polyvalent, un grand stratège qui a toujours un coup d'avance", décrit Delphine Guerlain, qui a travaillé auprès des deux hommes pendant plusieurs années, en tant que responsable des relations avec la presse.

Jérôme Lavrilleux et son iPhone à l\'effigie de Jean-François Copé, le 25 novembre 2012, au siège de l\'UMP, à Paris.
Jérôme Lavrilleux et son iPhone à l'effigie de Jean-François Copé, le 25 novembre 2012, au siège de l'UMP, à Paris. (REVELLI-BEAUMONT / SIPA)

Dans l'ombre de Copé, Lavrilleux révèle sa personnalité. Un tacticien hors-pair, un travailleur acharné, un porte-flingue dévoué, un provocateur sans pareil… De Meaux à l'Assemblée, il est vu comme les yeux et les oreilles de Copé. Lequel sait qu'il peut compter sur lui à tout instant. "Jérôme travaillait jour et nuit. Il donnait l'impression de ne pas avoir de vie, de ne vivre que par et pour Copé", se souvient la communicante Delphine Guerlain. Peu à peu, le "dircab" devient ami. Tous les dimanches soirs, il dîne avec son patron. Copé l'invite même aux bar-mitsva de ses enfants… A la fin de l'année 2012, certains de ses proches s'amusent de voir que sa coque d'iPhone est à l'effigie de son patron. "Il le voit un peu comme un demi-dieu, pour lequel il est prêt à aller très loin, quitte à franchir quelques lignes jaunes", raconte un ancien collaborateur.

"Lavrilleux, c'est Dark Vador"

Fuyant systématiquement les caméras et les micros, il est toujours là, en coulisses, pour savonner la planche et préparer des coups tordus contre les ennemis du clan Copé. "Il est très machiavélique, décrit un ex-collaborateur de Jean-François Copé. Il imagine toujours des coups de billard à trois bandes." Le président PS du conseil général de l'Aisne, Yves Daudigny, évoque un "adversaire politique redoutable et sans pitié""Lavrilleux, c'est Dark Vador, balance un jour l'ancien ministre Laurent Wauquiez. A priori, tout est noir en lui. Mais si on soulevait le casque, il y aurait peut-être quelque chose d'autre…" C'est ce que croit aussi Marianne Braconnier : "Il peut paraître très froid, très dur. Mais en réalité, c'est quelqu'un de très attentionné, de très sensible. Jérôme, je l'ai déjà vu pleurer dans des moments difficiles de sa vie..."

Sa personnalité et son talent attirent l'attention de Patrick Buisson, qui le considère comme "un voltigeur de pointe". Courant 2011, le conseiller de l'ombre de Nicolas Sarkozy convainc le chef de l'Etat de recourir à ses services pour la future campagne présidentielle. Sarkozy lui fait confiance. Dès la fin 2011, Lavrilleux fait partie d'un groupe de conseillers restreint, chargé de réfléchir à la logistique. Il aura le titre de directeur adjoint de la campagne, et devient un pilier de l'équipe. Organiser les meetings, préparer les déplacements, gérer la riposte aux attaques de la gauche… Lavrilleux, toujours à l'affût du moindre détail, endosse un rôle dans lequel il excelle depuis des années : celui de l'homme à tout faire.

Jérôme Lavrilleux au côté de Nadine Morano et Brice Hortefeux, le 29 janvier 2014 à Paris.
Jérôme Lavrilleux au côté de Nadine Morano et Brice Hortefeux, le 29 janvier 2014 à Paris. (WITT / SIPA)

Il en est remercié quelques mois plus tard. Le 15 octobre 2012, dans ses bureaux de la rue de Miromesnil et devant une poignée de proches triés sur le volet – parmi lesquels Jack et Claudine, les parents de Jérôme Lavrilleux –, le désormais ex-président Nicolas Sarkozy lui remet personnellement les insignes de l'Ordre national du mérite. "Voilà un homme qui a le talent de ne pas embêter les personnes pour qui il travaille avec des problèmes dont elles n'ont pas à connaître" (sic), lance Nicolas Sarkozy. Une citation rapportée dans un livre en mars 2013, et qui prend aujourd'hui un sens tout particulier.

"Sans doute aurait-il aimé être un brillant homme politique"

La décoration semble provoquer un déclic. Après plus de quinze années passées dans les pas des autres, Jérôme Lavrilleux semble se décider à voler de ses propres ailes. "C'est quelqu'un qui a un complexe vis-à-vis de ses origines sociales et de ses diplômes [un BTS], analyse un ancien proche. Sans doute aurait-il aimé être lui-même un brillant homme politique, et ne pas rester ad vitam æternam un brillant homme de l'ombre." La véritable rupture intervient le 22 novembre 2012. En plein après-midi, les Français découvrent son visage à la télévision. En direct sur les chaînes d'info en continu, Jérôme Lavrilleux se présente dans la salle de presse de l'UMP. 

Jérôme Lavrilleux accuse le camp Fillon de fraudes, le 22 novembre 2012, au siège de l\'UMP.
Jérôme Lavrilleux accuse le camp Fillon de fraudes, le 22 novembre 2012, au siège de l'UMP. (KENZO TRIBOUILLARD / AFP)

Avec un sang-froid déconcertant, il brandit devant les caméras des documents, qui prouveraient que le camp Fillon a triché pour empêcher Jean-François Copé de devenir président du parti, et dénonce "les turpitudes délibérées de l’entourage zélé" de l'ancien Premier ministre. Son flegme et son culot en désarçonnent plus d'un. Mais "peu après, le quadra s'est écroulé, un matin dans son fauteuil, raconte Le Nouvel ObsLe corps qui lâche, les mots qui ne sortent plus et les larmes qui coulent sans que rien ne puisse les arrêter. Il faudra le remontant administré par un médecin dépêché discrètement sur place pour le remettre d'aplomb."

Qu'importe ce coup de fatigue. Lavrilleux le flingueur a décidé de ne plus se cacher, et prépare son avenir. Il ambitionne de devenir député européen. Avec l'aide de son patron, et malgré l'opposition farouche des fillonistes, il obtient la tête de la liste UMP dans le Nord-Ouest, et est élu le 25 mai.

Qu'est-ce qui pourrait alors briser sa fulgurante ascension ? Peut-être l'excès de zèle, qui semble marquer toute sa carrière. Lundi, Jérôme Lavrilleux a expliqué par le menu avoir couvert un montage financier illicite, affirmant que l'UMP avait pris en charge des prestations qui auraient dû être imputées sur les comptes de campagne de Nicolas Sarkozy. Et ce dans l'objectif de ne pas dépasser le plafond autorisé aux candidats à l'élection présidentielle. Peinant à ravaler ses larmes, le fidèle lieutenant a juré qu'il n'avait jamais mis au courant ses maîtres, Copé et Sarkozy, des dérives dont il avait la connaissance. Ou comment se faire hara-kiri devant la France entière, et renoncer, à 44 ans, à la suite de sa carrière politique.