Venezuela : "Il semble très difficile que Nicolas Maduro puisse se maintenir au pouvoir à moyen ou long terme"

A Caracas, l\'opposition est descendue dans la rue pour soutenir le chef de l\'opposition, Juan Guaido, chef de l\'Etat autoproclamé, et pour obtenir le départ du président vénézuelien, Nicolas Maduro, le 2 février 2019.  
A Caracas, l'opposition est descendue dans la rue pour soutenir le chef de l'opposition, Juan Guaido, chef de l'Etat autoproclamé, et pour obtenir le départ du président vénézuelien, Nicolas Maduro, le 2 février 2019.   (FEDERICO PARRA / AFP)

L'historien Olivier Compagnon explique à franceinfo pourquoi le président du Venezuela a perdu toute forme de crédibilité auprès d’une immense partie de sa population. Entretien.

La pression s'accentue sur Nicolas Maduro. Samedi 2 février, l'opposition est à nouveau descendue dans la rue pour demander le départ du président vénézuelien et soutenir le chef de l'oppsition, Juan Guaido, 35 ans, qui s'est autoproclamé chef de l'Etat.

L'ultimatum fixé par six pays européens expire dimanche 3 février. La France, l'Espagne, l'Allemagne, le Royaume-Uni, le Portugal et le Pays-Bas avaient en effet donné jusqu'à cette date à Nicolas Maduro pour convoquer de nouvelles élections, faute de quoi ils reconnaîtront le chef de l'opposition Juan Guaido comme président.

Le Venezuela est-il sur le point de basculer ? Entretien avec Olivier Compagnon, historien et directeur de l'Institut des hautes études de l'Amérique latine, pour mieux saisir les enjeux.

Franceinfo : Quelle est la portée de l'ultimatum de six pays européens, dont la France, ordonnant à Nicolas Maduro de convoquer des élections ? L'Europe a-t-elle réellement un poids au Venezuela ?

Olivier Compagnon : Je ne crois pas que cet ultimatum puisse réellement peser dans le rapport de force. Les six pays de l'Union européenne n'ont pas souhaité s'aligner immédiatement sur la position de Donald Trump et de nombreux pays latino-américains (dont le Brésil de Jair Bolsonaro et la Colombie d'Ivan Duque, voisins du Venezuela et viscéralement hostiles à Maduro), qui ont reconnu Juan Guaido comme président légitime dans les minutes ou les heures qui ont suivi son autoproclamation.

Ils ont eu raison dans la mesure où cette stratégie de la tension, dans un climat déjà très polarisé, risque de mettre de l'huile sur le feu et d'augmenter le risque d'affrontements violents au Venezuela. Mais ils n'ont pas tenté non plus de promouvoir une solution négociée de sortie de crise, comme le fait par exemple le Mexique. Celui-ci cherche à mettre les forces en présence autour d'une table afin d'envisager un scénario de sortie de crise qui serait accepté par tous les protagonistes. C'est probablement une occasion de plus qui a été manquée d'affirmer l'UE, ou du moins une partie de l'UE, comme un acteur crédible des relations internationales.

Quel scénario vous paraît le plus probable ? Le départ de Nicolas Maduro est-il inéluctable ?

Il semble très difficile qu'il puisse se maintenir au pouvoir à moyen ou long terme. Outre les pressions diplomatiques et les sanctions économiques qui pèsent sur le régime, celui-ci a perdu toute forme de crédibilité auprès d'une immense partie de la population vénézuélienne. La dérive très autoritaire en cours depuis la défaite enregistrée aux élections législatives de décembre 2015, la corruption avérée au plus haut sommet de l'Etat, l'inflation qui croît de façon exponentielle, la pénurie de produits de première nécessité ou encore le fait que 80 à 90% des Vénézuéliens vivent désormais sous le seuil de pauvreté sont autant de facteurs qui ont rompu le lien entre la révolution bolivarienne et l'opinion vénézuélienne.

Reste à savoir comment l'éviction de Nicolas Maduro va se jouer et il est probable, comme souvent dans l'histoire du Venezuela depuis son indépendance en 1830, que les forces armées vont jouer un rôle majeur.Olivier Compagnonà franceinfo

De quels atouts Juan Guaido peut-il disposer s'il prend effectivement le pouvoir ? A-t-il les moyens de sortir le Vénézuela de la crise ?

Juan Guaido bénéficiera assurément de l'appui de la communauté internationale et d'une grande partie de l'opinion vénézuélienne, dans un premier temps du moins. Mais trois grandes difficultés vont surgir rapidement. D'une part, il conviendra d'éviter un scénario de guerre civile entre le nouveau gouvernement et les derniers soutiens de la révolution bolivarienne, qui n'est pas totalement à exclure tant la polarisation politique est forte et les rancœurs sont profondes depuis le début des années 2000.

D'autre part, si l'opposition apparaît actuellement unie comme un seul homme dans une sorte de geste libératrice, elle n'est en réalité pas du tout homogène et il y a fort à parier que des tensions vont apparaître en son sein. Enfin et c'est sans doute le plus inquiétant, tous les spécialistes disent qu'il faudra au moins quatre ou cinq ans pour remettre à flot l'économie vénézuélienne et notamment la production pétrolière qui, faute de maintenance et d'investissements productifs, a atteint son plus bas niveau depuis près d'un demi-siècle.

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