VIDEO. Quelle place pour l'Europe dans la guerre commerciale que lui livrent la Chine et les Etats-Unis ? Les réponses de Pascal Lamy, ancien directeur général de l'OMC

AVENUE DE L'EUROPE / FRANCE 3

Le responsable de l'ouverture commerciale de l'Europe à la mondialisation, c'est lui. Regrette-t-il aujourd'hui d'avoir fait entrer le loup (notamment chinois) dans la bergerie ? Voici l'intégralité d'un entretien avec Pascal Lamy, ancien directeur général de l'OMC, diffusé dans "Avenue de l'Europe" le 27 février 2019.

Même si la mondialisation a rapporté des milliards d'euros à l'Union européenne, un grand nombre d'Européens ont le sentiment que l'ouverture des marchés a mis au chômage des millions de personnes... Dans "Avenue de l'Europe" de février 2019, Véronique Auger recevait l'homme qui a ouvert les portes de l'UE aux produits étrangers. Ancien commissaire européen pour le commerce (1999-2004) puis directeur général de l’OMC (2005-2013), Pascal Lamy est aujourd'hui président émérite de l'Institut Jacques-Delors. Il a récemment publié, avec Nicole Gnesotto, Où va le monde ? (éd. Odile Jacob).

Regrette-t-il d'avoir fait entrer le loup (chinois) dans la bergerie ? "Cette ouverture marche dans les deux sens, rappelle l'invité du magazine. Depuis le moment où la Chine est entrée à l'OMC, ses exportations ont crû moins vite que ses importations. La France exporte bien plus vers la Chine aujourd'hui que l'inverse." L'ouverture des échanges y a pourtant fait disparaître des secteurs entiers, notamment dans le textile… alors que "d'autres pays, notamment ceux du Nord, ont su utiliser les dix années de transition (de 1995 à 2005) pour anticiper, et reconvertir leurs industries textile". Pour résumer, selon Pascal Lamy, "l'ouverture des échanges, ça produit des bénéfices globalement. Il y a plus de gagnants que de perdants". 

"Il faut changer les règles de l'OMC"

La Chine, qui fait partie de l'OMC, est encore considérée comme un pays en développement. Est-ce normal ? Ses droits de douane, supérieurs, la protègent mieux (10%, contre 2 à 5% pour la France). "Il y a dans le code de l'OMC des règles qui ne disciplinent pas assez un certain nombre de pratiques chinoises, et notamment en matière de subventions", reconnaît l'invité – qui ne donne pas tort à Donald Trump sur ce point.

Faut-il limiter les investissements chinois ?

Comme le rappelle le reportage du magazine en Allemagne, la Chine possède déjà, en totalité ou en partie, 14 ports en Europe, dans le cadre de sa stratégie baptisée "nouvelle route de la soie". Faut-il limiter les investissements de l'Etat chinois dans les pays européens ? "Ils ont investi beaucoup moins chez nous que nous n'avons investi chez eux", tempère Pascal Lamy (100 milliards d'euros, contre 300 environ). Le Parlement européen vient de réagir, en instaurant un système de filtrage qui "va dans le bon sens".

Dans le secteur du rail, avec l'interdiction de la fusion d'Alstom (constructeur français) et Siemens (constructeur allemand) par la Commission européenne, l'Europe ne se tire-t-elle pas une balle dans le pied en empêchant la création d'un géant ? C'est en effet "une décision que [l'invité n'aurait] pas prise dans ce sens". De façon générale, selon lui, "l'Europe devrait se doter d'une politique industrielle plus ferme".

Entre les Etats-Unis et la Chine, "l'Europe doit rester au milieu"

Pourra-t-on un jour négocier avec Donald Trump, cet "illettré économique et, malheureusement, (mauvais) génie politique", comme le définit Pascal Lamy ? Il a tout de même "mis le doigt sur la nécessité de réformer les règles à l'OMC" – des règles qu'"il viole tous les jours". Sur le plan du commerce où elle dispose encore d'un poids mondial, entre les Etats-Unis et la Chine, "l'Europe doit rester au milieu", utiliser les uns pour faire pression sur les autres. .

"Dans ce monde où la rivalité entre la Chine et les Etats-Unis va dominer les vingt prochaines années, c'est assez simple, conclut l'invité. Ou l'Europe se renforce et nous jouerons notre partie entre les deux… ou ce n'est pas le cas, et dans trente ou quarante ans, nos petits-enfants auront le choix entre les Etats-Unis et la Chine – et je n'aimerais pas les laisser face à ce choix."

Un entretien diffusé dans "Avenue de l'Europe" le 27 février 2019.

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