Pourquoi l'offensive turque en Syrie paralyse autant les Etats-Unis que la Russie

Des combattants turcs se rassemblent aux abords de la ville syrienne de Manbij, près de la frontière turque, le 14 octobre 2019.
Des combattants turcs se rassemblent aux abords de la ville syrienne de Manbij, près de la frontière turque, le 14 octobre 2019. (ZEIN AL RIFAI / AFP)

Les deux grandes puissances mondiales semblent bien impuissantes face à l'offensive de Recep Tayyip Erdogan sur le sol syrien. 

L'offensive turque en Syrie se poursuit. "Nous allons poursuivre notre lutte (...) jusqu'à ce que nos objectifs soient atteints", a prévenu, mardi 15 octobre, le président turc, Recep Tayyip Erdogan. En sept jours, cette opération militaire a déjà tué, côté syrien, 70 civils et 135 combattants des Forces démocratiques syriennes (FDS), selon l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH). En Turquie, 20 civils sont morts dans des tirs de roquettes en provenance de la Syrie. Les affrontements ont également tué 120 combattants proturcs, selon l'OSDH, et cinq soldats turcs, selon Ankara. L'offensive a provoqué en outre l'exode de 160 000 personnes, d'après l'ONU.

Si la marge de manœuvre française dans ce dossier semble bien maigre, les possibilités d'action des deux grandes puissances mondiales que sont les Etats-Unis et la Russie apparaissent elles aussi très limitées. Franceinfo vous explique pourquoi cette crise paralyse Washington et le Kremlin. 

Parce que Trump ne sait plus sur quel pied danser

"Trump s'est coincé tout seul, analyse pour franceinfo Nicole Bacharan*, politologue et spécialiste des Etats-Unis. Il n'y avait aucun impératif immédiat à retirer les troupes américaines et il a donné son feu vert à Erdogan." Après avoir semblé autoriser cette opération en retirant des soldats américains de secteurs frontaliers dans le nord syrien, le président des Etats-Unis a soufflé le chaud et le froid, menaçant notamment, lundi, d'"anéantir" l'économie turque si Ankara "dépassait les bornes". Pourquoi ce changement de ton ? Parce qu'il est acculé de toutes parts, souligne Nicole Bacharan. 

Si Trump semble reculer d'une manière ridicule et qu'il menace d'agir contre une situation qu'il a lui-même créée, c'est parce qu'il a tout le monde contre lui, les démocrates, les républicains et le Pentagone.Nicole Bacharan, politologueà franceinfo

Résultat : lundi, Donald Trump a promis sur Twitter que "de grosses sanctions contre la Turquie" étaient en préparation. 

Les Etats-Unis ont finalement annoncé des sanctions ciblées contre trois ministres turcs dans le cadre d'un décret présidentiel de Donald Trump visant à convaincre Ankara de "mettre fin immédiatement à son offensive" en Syrie. Les ministres de l'Energie, de la Défense et de l'Intérieur sont frappés par ces mesures, selon un communiqué du Trésor américain. Leurs éventuels avoirs aux Etats-Unis sont gelés et leurs transactions internationales en dollars sont bloquées. "Ces sanctions n'auront aucun effet, assure cependant Nicole Bacharan. Les Turcs arrêteront quand ils auront ce qu'ils veulent." 

Parce qu'entre les Kurdes et les Turcs, les Etats-Unis ont vite fait leur choix

Interrogé lundi sur les réactions de soldats américains sur le terrain qui avaient exprimé leur honte d'abandonner leurs alliés kurdes, le secrétaire américain à l'armée de terre, Ryan McCarthy, a répondu qu'il fallait "expliquer à nos soldats la complexité de la situation". Quand deux partenaires des Etats-Unis ont des intérêts divergents, "il faut prendre le temps d'expliquer la différence entre les [relations entre] soldats et les choix que nous devons faire au niveau national", a-t-il ajouté. Il a ainsi reconnu implicitement ce que plusieurs responsables militaires américains disent depuis longtemps en privé : entre la Turquie, pays membre de l'Otan qui abrite des bases américaines stratégiques, et la minorité kurde syrienne, qui a profité de ses victoires militaires contre le groupe Etat islamique (EI) pour prendre le contrôle d'une partie du territoire syrien, les Etats-Unis n'ont jamais vraiment eu le choix.

"Trump a décidé que la Turquie était beaucoup plus importante que les Kurdes", explique Joshua Landis, expert de la Syrie à l'université de l'Oklahoma. 

Je ne pense pas que ce soit la décision de Trump uniquement. Les Etats-Unis considèrent la Turquie comme plus importante pour la défense de leurs intérêts.Joshua Landis, expert de la Syrie à l'université de l'Oklahomaà l'AFP

Et Recep Tayyip "Erdogan a compris que le moment venu, les Etats-Unis n'allaient pas déclarer la guerre à la Turquie pour les Kurdes".

Parce que la Russie est coincée entre son allié turc et sa volonté d'éviter le retour de l'EI

Du côté de Moscou, les choses ne sont pas plus simples. Le jour de l'offensive turque, la Russie est restée discrète. Vladimir Poutine a seulement "appelé ses partenaires turcs à bien réfléchir à la situation afin d'éviter de porter atteinte aux efforts communs visant à résoudre la crise syrienne". On a connu des déclarations bien plus fortes de la part de l'homme fort du Kremlin. "La Russie est prise entre son alliance avec la Turquie et sa préoccupation d'éviter le retour des combattants caucasiens de l'Etat islamique", explique à franceinfo Cyrille Bret, haut fonctionnaire, spécialiste des affaires stratégiques et relations internationales.

De fait, Vladimir Poutine a pris la parole sur cet épineux dossier en évoquant la potentielle résurgence du groupe Etat islamique. Des milliers de combattants de l'EI détenus par les Kurdes risquent en effet de recouvrer la liberté. "C'est une menace réelle pour nous, pour vous, [car] où vont-ils aller et comment ?" a prévenu le président russe lors d'un sommet d'ex-pays soviétiques à Achkhabad, au Turkménistan.

La Russie attend de voir comment la situation va évoluer, elle n'est pas en mesure de faire pression d'un côté comme de l'autre.Cyrille Bret, spécialiste des relations internationalesà franceinfo

L'une des seules actions entreprises par la Russie a été de bloquer, vendredi, un projet américain de déclaration du Conseil de sécurité de l'ONU demandant à la Turquie d'arrêter son offensive militaire. Tout sauf une surprise pour Cyrille Bret. "C'est classique : la ligne russe, c'est 'pas d'ingérence'. La souveraineté, c'est le principe cardinal en matière de relations internationales pour les Russes", rappelle le spécialiste.

Néanmoins, mardi 15 octobre, Moscou a durci le ton. L'envoyé spécial du Kremlin pour la Syrie, Alexander Lavrentiev, a déclaré que l'opération militaire turque était "inacceptable" et qu'il n'y avait eu aucun accord préalable entre Moscou et Ankara. Interrogé par l'agence de presse russe Interfax en marge d'un déplacement à Abu Dhabi, il a aussi confirmé que Moscou avait servi de médiateur entre le gouvernement syrien et les Kurdes. La Russie, a-t-il ajouté, n'autorisera pas d'affrontement entre les forces turques et syriennes.

Parce que les Etats-Unis et la Russie n'agiront pas frontalement contre Erdogan 

En définitive, il apparaît clairement que les Etats-Unis et la Russie ne s'engageront jamais militairement contre le président Erdogan. La récente alliance entre les Kurdes et Bachar Al-Assad changera-t-elle la donne pour la Russie, grande alliée du chef d'Etat syrien ? "C'est un facteur d'incertitude supplémentaire car la Russie se retrouve prise entre deux alliés, mais ce n'est pas demain que des soldats de Poutine vont aller sur le terrain aux côtés de Bachar Al-Assad pour contrer la Turquie", tranche Cyrille Bret. 

Donald Trump, lui, a été très clair. Le président américain a prévenu lundi que les Etats-Unis ne "s'engageraient pas dans une autre guerre entre des gens qui se combattent depuis deux cents ans". "Les gens pensent-ils vraiment que nous devrions entrer en guerre contre la Turquie, qui est membre de l'Otan ? Les guerres sans fin vont s'arrêter !" s'est-il agacé.

L'alliance militaire avec la Turquie ne paraît donc pas menacée. Selon le centre de recherche American Security Project, les Etats-Unis entreposent 50 bombes nucléaires sur la principale base américaine de Turquie, à Incirlik, dans le sud du pays. Cette base aérienne que Washington utilise depuis la guerre froide, et qui abrite quelque 2 500 militaires américains, a été fort utile aux opérations contre l'EI et sert de tête de pont aux opérations militaires américaines dans toute la région. 

* Autrice de l'ouvrage Le Monde selon Trump (éd. Tallandier, 2019). 

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