VRAI OU FAKE L'épidémie de coronavirus Covid-19 va-t-elle disparaître en avril grâce à la chaleur, comme l'assure Donald Trump ?

Des personnes en tenue de protection près du paquebot \"Diamond Princess\" dont les 3 600 passagers sont placés en quarantaine dans le port de Yokohama (Japon), le 10 février 2020.
Des personnes en tenue de protection près du paquebot "Diamond Princess" dont les 3 600 passagers sont placés en quarantaine dans le port de Yokohama (Japon), le 10 février 2020. (CHARLY TRIBALLEAU / AFP)

Les experts interrogés par franceinfo répondent qu'il est "impossible de prédire l'évolution de cette épidémie", notamment parce que ce coronavirus est nouveau. Quant aux températures, elles jouent "probablement" un rôle, mais celui-ci reste à déterminer parmi un ensemble d'autres facteurs.

Donald Trump a fait une prédiction, lundi 10 février. Le président américain a estimé que l'épidémie de coronavirus Covid-19, apparue dans la mégapole chinoise de Wuhan en décembre 2019, pourrait prendre fin "d'ici avril ou au cours du mois d'avril". Car, a expliqué le locataire de la Maison Blanche, "la chaleur en général tue ce genre de virus". Le milliardaire républicain, coutumier des "fake news", dit-il vrai, cette fois ? Vous nous avez posé la question dans le live de franceinfo.

Cette échéance a également été évoquée par le principal conseiller médical du gouvernement chinois, mardi. "J'espère que cette flambée épidémique pourra être terminée à peu près en avril", a déclaré à Reuters Zhong Nanshan, pneumologue octogénaire, célèbre en Chine pour son rôle dans la lutte contre l'épidémie de Sras en 2002-2003. Selon ses projections, le pic épidémique devrait être atteint mi-février et le nombre de nouvelles contaminations devrait ensuite connaître une phase de stagnation avant de commencer à décroître. Ces prévisions se fondent sur un modèle mathématique et tiennent compte des derniers événements et des mesures prises par le gouvernement chinois. Mais les experts interrogés par franceinfo invitent à la plus grande prudence.

"Rien ne permet de dire qu'on arrive au pic épidémique"

"Si vous regardez la courbe épidémique – avec les chiffres dont on dispose, qui sont toujours des chiffres de cas détectés, et si la détection est faite correctement partout –, on a l'impression que l'épidémie augmente moins vite", observe Astrid Vabret, cheffe du service de virologie du CHU de Caen (Calvados). Mais il est encore trop tôt pour en tirer une quelconque conclusion. "Aujourd'hui, rien ne permet de dire qu'on arrive au pic épidémique, en particulier si on raisonne à l'échelon mondial. On peut être sur un plateau, voire un plateau qui ne concernerait que les pays les plus touchés, mais qui n'exclurait pas une diffusion hors de Chine", fait valoir Anne-Claude Crémieux, infectiologue à l'hôpital Saint-Louis, à Paris.

Il est totalement impossible de prédire l'évolution de cette épidémie à l'heure actuelle.Antoine Flahault, directeur de l'Institut de santé globale de Genèveà franceinfo

Anne-Claude Crémieux relève "plusieurs éléments troublants" qui "rendent très prudent sur la suite du scénario". "On a l'impression, d'après les informations communiquées, que, dans certains cas, des patients peuvent transmettre la maladie sans jamais déclarer de symptômes. Il y aurait aussi une contagiosité pendant la période d'incubation", souligne l'infectiologue. Par conséquent, il est "plus difficile d'avoir une idée réelle du nombre de personnes touchées, donc du nombre de personnes potentiellement contagieuses", explique Astrid Vabret.

En outre, ajoute Anne-Claude Crémieux, "certains patients peuvent transmettre la maladie de façon assez intense. C'est le cas du patient anglais identifié en Haute-Savoie", probablement responsable de l'infection de quatre autres personnes. Sans compter que "les zones de transmission du virus dépassent la Chine continentale". "Cela rend plus difficile le traçage des patients. C'est un élément important à prendre en compte avant de baisser la garde", souligne Anne-Claude Crémieux.

"La modélisation est difficile"

L'évolution de l'épidémie est d'autant plus difficile à prévoir que le Covid-19 est un coronavirus inédit. "Les nouveaux virus n'ont pas de contraintes immunitaires : les organismes ne les ont jamais rencontrés et ne sont pas immunisés. C'est donc une infection facile", pointe la virologue Astrid Vabret. Par conséquent, "la modélisation est difficile", même en tentant d'adapter un modèle hérité d'une précédente épidémie de coronavirus, explique l'infectiologue Anne-Claude Crémieux. "Les schémas sont très différents. Le modèle du Sras ne s'applique pas de façon claire. Dans le cas du Sras, l'épidémie était relativement bien tracée. C'était une infection sévère : on voyait les patients à l'hôpital." 

Antoine Flahault, directeur de l'Institut de santé globale au sein de la faculté de médecine de l'université de Genève, rappelle au passage qu'en matière de prévisions épidémiologiques, "les experts nord-américains s'étaient distingués à l'époque de l'épidémie d'Ebola en Afrique de l'Ouest par de piètres prédictions". "Les CDC [Centres pour le contrôle et la prévention des maladies] d'Atlanta avaient annoncé en 2014, quelques mois à l'avance, que l'épidémie d'Ebola ferait 1,4 million de cas rien qu'au Liberia et en Sierra Leone. Elle en a fait finalement moins de 30 000 dans le monde entre 2014 et 2015…"

"Les virus émergents apparaissent à n'importe quelle période de l'année"

Les spécialistes sollicités par franceinfo rejettent également l'argument météorologique avancé par Donald Trump. Il est impossible, assurent-ils, d'affirmer que le retour de températures plus clémentes avec le printemps aura raison du Covid-19. Certes, "les virus sont tués par les hautes températures, mais on parle là de plus de 56 °C, insiste la virologue Astrid Vabret. Si l'organisme d'un humain atteint cette température-là, s'il ne peut pas le refroidir, lui aussi meurt. C'est déjà compliqué de survivre à 43 °C." On est bien loin d'une météo printanière sous nos latitudes.

Mais revenons à l'argument de la saisonnalité des virus et des épidémies. "Sous les latitudes tempérées, les virus respiratoires, comme ceux de la grippe ou les coronavirus, sont sensibles aux saisons et l'hiver est leur saison de prédilection", expose Antoine Flahault. Mais cette règle n'est pas universelle.

"Parmi les virus qui sont bien adaptés à la population humaine, on décrit pour certains une circulation saisonnière, pour d'autres une circulation toute l'année avec des pics épidémiques. Ces virus se retrouvent dans toutes les régions de la planète, même chaudes, celles où le climat est tropical. Et on n'explique pas pourquoi un virus grippal est saisonnier dans une région de la planète et pourquoi il ne l'est pas dans une autre, reconnaît Astrid Vabret. La température intervient probablement dans l'ensemble des facteurs (l'hygrométrie, la concentration des populations humaines…), mais dans des modalités beaucoup plus complexes."

Aujourd'hui, personne ne peut prédire qu'il y aura une influence des saisons, même si cela arrive avec certains virus.Anne-Claude Crémieux, infectiologueà franceinfo

"Pour les virus émergents, il n'y a pas de règle établie. Ils apparaissent à n'importe quelle période de l'année, remarque la virologue. Quand le virus de la grippe A H1N1 a émergé en 2009, il a circulé de mars à août, à une époque où ses cousins saisonniers ne circulent pas." De même, l'épidémie de Sras s'est produite de novembre 2002 à juillet 2003, puis de septembre 2003 à mai 2004. De l'automne au printemps, voire à l'été, donc. Et "on ne sait pas quel a été le rôle de la saisonnalité sur le Sras", confirme l'infectiologue Anne-Claude Crémieux. 

"En avril, nous serons quatre-cinq mois après le démarrage du foyer épidémique chinois et bien malin (et fort imprudent) est celui qui s'avance aujourd'hui à prédire où nous en serons, conclut Antoine Flahault. Peut-être serons-nous en effet à la fin du processus, peut-être seulement au milieu du gué, voire au début de l'explosion mondiale d'une pandémie difficile à contrôler. Les trois scénarios restent plausibles." Sans parler d'un quatrième, imprévu. "Celui que l'on n'a pas su envisager aujourd'hui, peut-être le plus probable ?"

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