Donald Trump et Boris Johnson, qui se rencontrent au G7 de Biarritz, ont-ils tout pour être les meilleurs amis du monde ?

Lors de la campagne du référendum sur le Brexit, des partisans du \"Remain\" avaient réalisé cette fresque, prise le 24 mai 2016 à Bristol (Royaume-Uni), imaginant un rapprochement entre Donald Trump et Boris Johnson, alors leader du camp du \"Leave\". 
Lors de la campagne du référendum sur le Brexit, des partisans du "Remain" avaient réalisé cette fresque, prise le 24 mai 2016 à Bristol (Royaume-Uni), imaginant un rapprochement entre Donald Trump et Boris Johnson, alors leader du camp du "Leave".  (GEOFF CADDICK / AFP)

Le nouveau Premier ministre britannique, volontiers iconoclaste et provocateur, est souvent comparé au président américain. Mais le Brexit risque de le placer en position de faiblesse vis-à-vis de son allié d'outre-Atlantique.

La rencontre promet une poignée de main mémorable. Le nouveau Premier ministre britannique, Boris Johnson, participe à son premier sommet diplomatique, le G7 qui s'ouvre samedi 24 août à Biarritz (Pyrénées-Atlantiques). Et le rendez-vous sera l'occasion de sa première entrevue officielle avec Donald Trump, auquel il est si souvent comparé.

Le président américain avait salué la désignation, en remplacement de Theresa May, de ce politicien non dénué d'humour, adepte des déclarations à l'emporte-pièce, des spectaculaires revirements d'opinions et d'un nationalisme qui peut flirter avec la démagogie. A première vue, les deux hommes semblent faits pour s'entendre, d'autant que le Royaume-Uni compte bien se rapprocher des Etats-Unis après sa rupture, censée être imminente, avec l'Union européenne. Mais leur affinité est-elle si évidente ?

Humainement et politiquement, ils se ressemblent

Même Donald Trump l'a relevé : "Ils l'appellent 'Britain Trump'", s'est félicité le président américain le jour de l'entrée de Boris Johnson à Downing Street. Si ce n'est pas vraiment son surnom outre-Manche, 56% des Britanniques sont d'accord avec le parallèle, selon un sondage publié lundi*. Ce n'est pas forcément une bonne nouvelle pour "BoJo" : 65% des sondés estiment que c'est une mauvaise chose d'être comparé au milliardaire américain. Au Royaume-Uni, hors du cercle des plus fervents partisans du Brexit, Trump est impopulaire. Ce n'est pas pour rien si Jeremy Corbyn, le leader travailliste, a repris à son compte la comparaison lundi.

Il est vrai que Trump et Johnson ont de nombreux points communs. Tous deux sont issus d'une élite très aisée, mais sont vus par leurs électeurs comme différents des autres politiciens. "Si vous êtes allés à Eton et à Oxford", les deux universités où Boris Johnson a étudié et d'où sort une bonne partie de la classe politique britannique, "vous n'êtes pas un outsider", explique à franceinfo sa biographe, Sonia Purnell. Mais pourtant, "il se présente comme tel, et les gens, bizarrement, acceptent cette idée" d'autant plus discutable que, contrairement à Donald Trump, il est un pur politicien de carrière.

Mais comme ce dernier, il sort du lot par sa façon d'être. En 2004, son proche allié d'alors, Michael Gove, disait de lui qu'il avait compris qu'en politique "la célébrité vous permet d'entrer dans la vie des gens et dans leurs foyers". Boris Johnson s'est façonné un look, une chevelure blonde savamment décoiffée, pour dire son refus des codes. Il s'est fait connaître par ses bons mots, assumant un côté "gaffeur" et brut de décoffrage, avec davantage d'humour que le président américain, mais le même sens de la formule. "Ni Boris ni Donald Trump ne sont ennuyeux", résume son autre biographe, Andrew Gimson, cité par le HuffPost. Tous deux savent "en donner pour son argent au public", mais aussi "énerver les libéraux coincés et hypocrites", pour le bonheur de leurs électeurs.

La vérité en fait parfois les frais. L'occupant de la Maison Blanche ment si souvent que le Washington Post* (article payant) tient un décompte. Celui de Downing Street, lui, a martelé pendant toute sa campagne en faveur du Brexit des chiffres fallacieux sur la contribution britannique au budget européen. S'il n'a jamais adopté la même rhétorique xénophobe que Donald Trump, certaines de ses déclarations sur les Africains et les femmes voilées, notamment, lui ont valu de vives critiques. Tous deux se sont souvent vu attribuer le qualificatif de "populiste", et sont soupçonnés par leurs détracteurs d'adapter leur discours à ce que veut entendre leur auditoire. "Il y a plusieurs Boris Johnson, s'amuse Sonia Purnell, qui l'a côtoyé quand il était journaliste dans les années 1990. Il écrivait beaucoup d'articles anti-européens, alors qu'en privé il était favorable à l'UE." La prise de position de Boris Johnson pour le Brexit, vingt ans plus tard, est surtout vue comme un choix stratégique. La biographe estime qu'il se rapproche de Donald Trump dans le fait d'être moins guidé par des convictions que par son ego : "Ce sont tous les deux des hommes-enfants, qui veulent être aimés et flattés."

Ils se complimentent, mais ne se connaissent pas encore

Il y a plus d'un an, quand Theresa May était toujours au pouvoir, Donald Trump déclarait déjà que Boris Johnson "ferait un super Premier ministre". Lors de sa campagne pour Downing Street, ce dernier avait logiquement reçu le soutien du président américain, qui l'a décrit comme un "ami". "C’est quelqu’un de bien, il est coriace et intelligent", a depuis déclaré le président américain lors d'un meeting.

Boris Johnson est resté plus mesuré dans ses compliments envers Donald Trump, mais il lui trouve aussi "beaucoup, beaucoup de qualités". Des propos tenus en privé l'an dernier, rapportés par Buzzfeed*, étaient encore plus flatteurs : "Imaginez Donald Trump faire le Brexit. Il irait super fort..." avait-il lancé.

J'admire de plus en plus Donald Trump. Je suis de plus en plus convaincu qu'il y a de la méthode dans sa folie.Boris Johnsonlors d'une conversation privée, rapportée par Buzzfeed

Pourtant, Boris Johnson avait, par le passé, attaqué le milliardaire américain quand, en 2015, celui-ci affirmait qu'il existait des "no go zones" (des zones de non-droit) à Londres, la ville dont Johnson était alors maire. "La seule raison pour laquelle je ne visiterai pas certaines parties de New York est le véritable risque d'y rencontrer Donald Trump", avait ironisé le Britannique en réponse à la "stupéfiante ignorance" de l'Américain.

Les rapports se sont réchauffés depuis, et les deux hommes se sont parlés de nombreuses fois au téléphone en un mois. Mais ils ne se sont rarement croisés en personne, et lorsque c'était le cas, le Britannique n'était alors que ministre des Affaires étrangères. Que se passera-t-il une fois qu'ils seront en tête-à-tête, d'égal à égal ? L'enjeu est important car "Trump a une vision presque physique de la diplomatie, analyse pour franceinfo Annick Cizel, spécialiste de la politique étrangère américaine à l'université Sorbonne Nouvelle Paris-3. Il va au contact des gens, les jauge, et détermine ce qu'il souhaiterait comme politique en fonction d'un courant qui passe ou pas."

Le politologue britannique Tim Bale prédit à franceinfo que le Britannique a tant besoin de son allié qu'il "fera de son mieux pour au moins prétendre qu'ils s'entendent parfaitement." Mais Sonia Purcell, sa biographe, se "demande s'ils s'entendront si bien". Boris Johnson, qui aime être au centre de l'attention, trouvera en Donald Trump un sacré rival en la matière, et "je ne pense pas que c'est quelque chose qu'il appréciera", poursuit-elle.

Ils vont entamer des négociations compliquées 

Dans un peu plus de deux mois, le 31 octobre, le Royaume-Uni et l'Union européenne sont censés se séparer, potentiellement sans accord sur leur relation future. "Si nous quittons l'UE, nous aurons besoin d'un ami", résume Sonia Purcell. Et les regards se tournent naturellement vers les Etats-Unis. Les deux alliés historiques et piliers du monde anglo-saxon négocient déjà un accord commercial pour renforcer leurs liens économiques, et un texte provisoire pourrait être présenté très vite.

"Pour que le Brexit ait l'air d'en avoir valu la peine, nous avons besoin de cet accord", explique le politologue Tim Bale. Le Royaume-Uni, dont l'économie pèse beaucoup moins lourd que celle de son partenaire américain, "se trouve dans une sorte de position de supplication" : il a besoin des Etats-Unis, qui n'ont pas tant besoin de lui. Dans un article pour le magazine Foreign Affairs*, le chercheur Jeremy Shapiro, spécialiste des liens transatlantiques, enterre l'idée popularisée en son temps par Winston Churchill d'une "relation spéciale" entre Londres et Washington : "Au-delà des mots doux, les preuves que Washington verrait cette relation comme spéciale sont minces". Il voit ressurgir, comme de nombreux analystes, le spectre d'un Premier ministre britannique qui redeviendrait le "caniche de l'Amérique" – comme était surnommé Tony Blair par ses détracteurs au moment de la guerre en Irak en 2003. Mercredi, c'est Emmanuel Macron qui, selon plusieurs médias britannique, a évoqué le risque que le Royaume-Uni devienne le "vassal" des Américains.

Les dossiers sur lesquels Londres a beaucoup à perdre de ce déséquilibre sont nombreux. Les Britanniques peuvent s'inquiéter "pour le système public de Santé", explique le politologue Tim Bale, ou encore pour "les régulations concernant la nourriture et l'environnement, qui pourraient être compromises". Les médias britanniques se font l'écho de craintes sur l'arrivée sur le marché d'OGM et de poulets au chlore venus des Etats-Unis, ou de la possible hausse du prix des médicaments.

Sur le plan international, les deux pays ne partagent pas la même vision de la Corée du Nord, de la Russie ou encore de l'Iran, le sujet le plus brûlant. Si le Royaume-Uni a choisi de s'associer avec les Américains plutôt qu'avec les Européens pour sécuriser la mer Rouge, ils ont relâché un pétrolier iranien arraisonné à Gibraltar, territoire britannique, contre l'avis de Washington.

Peut-on alors s'attendre à ce que l'entente entre les deux hommes bute sur ces points délicats ?

Si Johnson devient le sujet de Trump, il perd le peu de légitimité dont il dispose au Royaume-Uni, et sa capacité de se faire entendre au Parlement.Annick Cizel, spécialiste de la politique étrangère américaine à l'université Sorbonne Nouvelle Paris-3à franceinfo

La majorité de Boris Johnson est fragile, et si son gouvernement était renversé, les conservateurs seraient mal partis pour remporter une nouvelle élection. Mais en face, Donald Trump n'aime pas beaucoup qu'on lui résiste, rappelle la chercheuse : "Sa diplomatie a pour principe de mettre les Etats-Unis en position d'écraser leur adversaire, il ne cherche pas le donnant-donnant." Dans ce bras de fer, Tim Bale voit Boris Johnson sortir perdant : "Le Royaume-Uni est si désespéré que toutes les lignes rouges deviennent un peu plus floues".

* Tous les articles signalés par un astérisque renvoient sur des articles en anglais.

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