Comment l'opinion publique et la classe politique américaines ont poussé Trump à reculer sur l'enfermement d'enfants migrants

Le président américain Donald Trump lors d\'un discours à Washington, le 19 juin 2018.
Le président américain Donald Trump lors d'un discours à Washington, le 19 juin 2018. (JONATHAN ERNST / REUTERS)

Le président des Etats-Unis Donald Trump a fait face à une large opposition des Américains contre sa politique de "tolérance zéro" envers les migrants illégaux. Cette quasi-unanimité est inédite dans le mandat du dirigeant de la première puissance mondiale.

Donald Trump a fait machine arrière. Devant le tollé et les témoignages indignés provoqués par les images de séparation des enfants migrants de leurs parents à la frontière mexicaine, le président américain a signé un décret, mercredi 20 juin, permettant le regroupement de ces familles en centre de rétention. Pourtant partisan d'une ligne dure sur l'immigration, et peu habitué à revenir sur ses décisions, le président américain a effectué un revirement inédit depuis le début de son mandat en janvier 2017.

Le changement d'attitude du président s'explique par l'intensité des critiques, provenant même de son propre camp. "La pression n'a jamais été aussi grande", affirme à franceinfo Nicole Bacharan, chercheuse spécialiste de la société américaine. Franceinfo revient sur les raisons du renversement de l'opinion publique sur sa politique de "tolérance zéro".

Une majorité d'Américains choqués par les images diffusées

La politique de "tolérance zéro" est appliquée par l'administration Trump depuis le mois d'avril, mais c'est la diffusion, dimanche 17 juin, de vidéos d'enfants enfermés dans des espaces grillagés, qui a provoqué un choc dans l'opinion publique. L'impact de ces vidéos est désastreux pour Donald Trump.

La présentatrice vedette du journal télévisé de MSNBC, Rachel Maddow, n'a pu retenir ses larmes, mardi 19 juin, lorsqu'elle a appris qu'il existait des camps pour enfants. "Cela vient juste d'être révélé par Associated Press, commence-t-elle, avant de s'interrompre. C'est incroyable. L'administration Trump a envoyé des bébés et de jeunes enfants dans au moins trois camps", poursuit-elle, très émue.

Du côté des parlementaires, l'opposition est aussi féroce. Alors qu'il quittait la réunion avec les responsables républicains au Congrès, mardi matin, Donald Trump a été pris à partie par des parlementaires démocrates. "N'avez-vous pas d'enfants, monsieur le président ?", ont-ils scandé, exhibant des photos d'enfants enfermés. Des images qui ont immédiatement fait le tour des réseaux sociaux.

La polémique s'est traduite immédiatement dans les sondages. Selon une enquête de l'institut Ipsos et de l'agence Reuters, publiée mardi, 60% des sondés s'opposent à la politique du président en matière d'immigration. "Des enfants qui pleurent parce qu'on les arrache des bras de leur mère, ça a un impact très fort", analyse pour franceinfo Nicole Bacharan.

Les opposants à Donald Trump se mobilisent

En parallèle, des manifestations ont rassemblé, dimanche 17 juin, plusieurs centaines de personnes. Un rassemblement a eu lieu, à l'appel du représentant démocrate du Texas Beto O'Rourke, devant la ville de Tornillo, au Texas, qui abrite des enfants migrants séparés de leurs parents, rapporte le site du journal The Hill.

D'autres manifestations ont eu lieu mardi aux Etats-Unis, notamment à San Francisco, où des centaines de personnes se sont retrouvées. "Honnêtement, il y a des gens qui pensent que les nazis n'avaient pas tort", déplore Emily Nahmanson, une manifestante et employée dans une société de jeux vidéo. Elle demande que les gens "quittent Instagram et soient attentifs aux politiques autour d'eux", écrit le San Francisco Chronicle. "C'est le moment d'agir, ajoute-t-elle, comme nous avons toujours dit que l'on agirait dans le cas où nous serions dans un état fasciste".

Des proches de Trump prennent position

Des critiques provenant du propre camp du président sont venues s'ajouter à cette vague d'indignation. Melania Trump, la propre femme du président, a pris la parole, dimanche, affirmant "détester voir des enfants séparés de leur famille". Sa fille, Ivanka Trump, a rencontré Donald Trump mardi pour lui parler de la situation des enfants migrants, rapporte CNN. Mais pour Nicole Bacharan, Melania et Ivanka Trump n'ont que peu d'influence sur le président. "Elles ont perdu sur tous les dossiers où elles ont pris position, estime la chercheuse. Il n'y a plus de voix discordantes à la Maison Blanche".

Une autre personnalité très respectée aux Etats-Unis, Laura Bush, a également condamné la politique de Donald Trump en des termes très durs. "Cela me fend le cœur", a dit la femme de l'ancien président républicain George W. Bush, ajoutant que la politique de tolérance zéro était "cruelle" et "immorale".

Seuls les deux initiateurs de la politique de "tolérance zéro" semblent avoir l'oreille du président : le procureur général des Etats-Unis Jeff Sessions et le conseiller de Donald Trump Stephen Miller. Ils ont tous les deux des positions très conservatrices, rappelle Le Monde.

Des attaques devant les tribunaux

Au-delà des critiques, l'administration Trump fait face à la menace de procédures judiciaires contre sa politique. Le gouverneur de l'Etat de New York, Andrew Cuomo, a annoncé mardi vouloir poursuivre Donald Trump devant les tribunaux, rapporte ABC News. Dans une série de tweets, le responsable démocrate a affirmé que "70 enfants au moins" seraient détenus dans des prisons fédérales situées dans cet Etat de l'est des Etats-Unis. "New York va poursuivre pour protéger la santé et le bien-être de ces enfants et d'autres à travers la nation", a-t-il écrit. "La pression devient énorme pour le président. Elle est plus grande qu'elle n'a jamais été", commente Nicole Bacharan.

Son électorat le lâche

"Les républicains commencent à paniquer, affirme Nicole Bacharan. Ils ne pensent pas que la défense de cette politique soit porteuse pour eux". Le chef de la majorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell, a affirmé mardi que "tous les membres de la conférence des républicains soutiennent un plan pour garder les familles ensemble", rapporte le New York Times. A la Chambre des représentants, les républicains se sont engagés à voter cette semaine sur deux projets de loi qui abordent la question de la séparation des familles.

Plus grave pour Donald Trump, la base de son électorat semble le lâcher également. Les évangélistes blancs, des chrétiens protestants majoritaires aux Etats-Unis, font partie des principaux soutiens du président Donald Trump. Ils ont été 81% à avoir voté pour lui en novembre 2016, rappelle Marianne"Pour eux, ce qu'il se passe n'est pas acceptable", explique Nicole Bacharan.

Franklin Graham, l'un des plus éminents pasteurs évangéliques aux Etats-Unis, d'habitude favorable aux républicains, a eu des mots très durs envers la politique de Donald Trump.

C'est scandaleux. C'est terrible de voir des familles déchirées. Je ne le supporte pas.Franklin Graham, pasteur évangélique qui a soutenu Donald Trump par le passéà CBN News

"C'est vraiment énorme, assène Nicole Bacharan. Vous avez des climatosceptiques, liste-t-elle, vous avez des gens qui veulent une guerre commerciale, vous avez des gens qui sont contre l'accord de Paris, mais vous n'allez trouver personne pour soutenir l'idée qu'on arrache des enfants des bras de leurs mères."