Syrie : six questions sur le redéploiement des troupes américaines qui inquiète les Kurdes

Des soldats américains et turcs en patrouille dans le nord de la Syrie, le 4 octobre 2019. 
Des soldats américains et turcs en patrouille dans le nord de la Syrie, le 4 octobre 2019.  (MAXPPP)

Sous pression, Donald Trump est revenu sur l'annonce du retrait des soldats américains du nord de la Syrie. Le président américain a nié donner son feu vert à une opération militaire turque dans cette zone où des combattants kurdes, qualifiés de "terroristes" par Ankara, sont présents. 

Une annonce spectaculaire dans le conflit en Syrie suivie de beaucoup de confusions. Les Etats-Unis ont annoncé dans un premier temps, dimanche 6 octobre, le retrait immédiat d'une partie de leurs troupes dans le nord du pays, avant de faire marche arrière lundi. Seuls 50 à 100 membres des forces spéciales seront redéployés sur des bases à l'intérieur du pays.

Ce retrait, même partiel, pourrait permettre à la Turquie, pays voisin, de mener une offensive militaire dans cette zone où de nombreux combattants kurdes, qualifiés de "terroristes" par Ankara, sont présents. Dans la nuit de mardi à mercredi, le régime truc a affirmé qu'il franchirait "sous peu" la frontière turco-syrienne. En réaction, les autorités semi-autonomes kurdes en Syrie ont appelé à "une mobilisation générale pendant trois jours". De son côté, l'Europe s'inquiète du sort des prisonniers jihadistes du groupe Etat islamique (EI), capturés par les milices kurdes. Franceinfo répond à six questions autour de cette décision controversée.

1Que se passe-t-il dans le nord de la Syrie ?

Depuis 2011, la Syrie est embourbée dans un conflit aux nombreux protagonistes, qui a fait plus de 370 000 morts, selon le dernier bilan de l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH) mi-mars. "C'est comme un jeu d'échecs", explique auprès de franceinfo Frédéric Pichon, spécialiste du Moyen-Orient et chercheur associé à l'université de Tours, pour illustrer la complexité du conflit. Le nord du pays est devenu un point stratégique des affrontements.

Selon les estimations, la Syrie compterait plus de deux millions de Kurdes, principalement dans les régions nord du pays. "Parmi eux, il y a des combattants, mais aussi des civils", détaille Frédéric Pichon. Dans le cadre du conflit syrien, les forces kurdes locales, appelées Unités de protection du peuple (YPG), ont été intégrées aux Forces démocratiques syriennes (FDS). Les FDS, alliance arabo-kurde, ont joué un rôle crucial dans la guerre contre le groupe Etat islamique.

Les Kurdes sont les principaux alliés de l'Occident dans la lutte contre l'Etat islamique.Frédéric Pichonà franceinfo

En 2017, les Forces démocratiques syriennes ont repris Raqqa, la capitale autoproclamée du groupe terroriste. Avec l'aide des Etats-Unis principalement, l'alliance s'est emparée, en mars dernier, de Baghouz, l'ultime bastion de l'organisation jihadiste en Syrie, et mis fin à son "califat". Après avoir chassé progressivement l'Etat islamique du nord du pays, les Kurdes ont pris le contrôle de cette zone. Une situation que la Turquie ne voit pas d'un bon œil.

Ankara considère les Kurdes comme des "terroristes" et souhaite empêcher l'apparition d'une région autonome kurde non loin de sa frontière sud. La Turquie redoute qu'un embryon d'Etat kurde ne galvanise les velléités séparatistes sur son propre territoire. En janvier 2018, le président turc Recep Tayyip Erdogan avait lancé une offensive à Afrin, dans le nord-ouest de la Syrie, bastion d'une milice kurde situé aux portes de la Turquie.

2Qu'a annoncé initialement Donald Trump ?

Environ 2 000 soldats américains sont présents en Syrie, notamment en soutien des milices kurdes dans le nord du pays. Dans un communiqué publié dimanche, la Maison Blanche a annoncé le retrait immédiat de ces troupes. "Il est temps pour nous de sortir de ces guerres ridicules et sans fin, dont beaucoup sont tribales", avait justifié le président américain, Donald Trump. Dans une série de tweets, il avait également déclaré vouloir laisser à "la Turquie, l'Europe, la Syrie, l'Iran, l'Irak, la Russie et les Kurdes" le soin de "résoudre la situation"

"Cette décision n'est pas surprenante", commente Frédéric Pichon. En 2018, Donald Trump avait déjà fait part de sa volonté de retirer 2 000 soldats de Syrie. Il avait cependant accepté que 400 soldats restent déployés sur le sol syrien, sans toutefois préciser pour combien de temps. "Donald Trump avait annoncé qu'il souhaitait que les Etats-Unis se retirent des zones où le pays n'a pas de bénéfice. C'est une réflexion de businessman, explique Frédéric Pichon. L'Amérique ne veut plus s'engager dans des guerres lointaines."

3 Quelles ont été les réactions à cette décision ?

La décision initiale de Donald Trump a suscité de vives réactions au sein du parti républicain américain. Pour le sénateur Lindsey Graham, proche du président, avec lequel il joue régulièrement au golf, cette décision est "un désastre en puissance" et "l'abandon des Kurdes sera une tache sur l'honneur de l'Amérique". L'influent sénateur conservateur de Caroline du Sud a même menacé de proposer une résolution au Sénat pour revenir sur cette décision. Et, pour mieux souligner l'isolement du président, il a précisé s'attendre à un fort soutien des élus des deux bords sur ce dossier emblématique.

Le sénateur de Floride Marco Rubio a, lui, parlé d'une "grave erreur qui aura des implications bien au-delà de la Syrie". Nikki Haley, ancienne ambassadrice des Etats-Unis à l'ONU et figure montante du parti républicain, a quant à elle jugé utile de rappeler au chef d'Etat américain un principe simple des relations internationales : "Nous devons toujours soutenir nos alliés si nous attendons d'eux qu'ils nous soutiennent."

Les Kurdes ont un rôle crucial dans notre combat couronné de succès contre l'Etat islamique en Syrie. Les laisser mourir est une énorme erreur.La républicaine Nikki Haley

Pourquoi Donald Trump a-t-il rétropédalé ?

Face au tollé provoqué par cette décision, Donald Trump a fait marche arrière. Il a d'abord nié donner son feu vert à une intervention militaire turque dans le nord de la Syrie. "Si la Turquie fait quoi que ce soit dont j'estime, dans ma grande et inégalable sagesse, que cela dépasse les bornes, je détruirai et anéantirai complètement l'économie de la Turquie", a ainsi menacé le président des Etats-Unis, sous la pression internationale et de son propre camp.

Lundi 7 octobre, un haut responsable américain a donc minimisé l'annonce de Donald Trump. Le retrait des soldats américains stationnés en Syrie près de la frontière turque ne concerne que 50 à 100 membres des forces spéciales qui seront "redéployés vers d'autres bases" à l'intérieur du pays, a assuré ce responsable, ajoutant qu'il ne s'agit en aucun cas d'un "retrait" généralisé.

5Que compte faire la Turquie ?

La présence des troupes américaines est vue par les Kurdes comme un rempart à une nouvelle offensive de la Turquie voisine. Un retrait total des forces américaines aurait laissé le champ libre à Ankara. La semaine dernière, Recep Tayyip Erdogan a affirmé que la Turquie arrivait au bout de sa patience vis-à-vis des Etats-Unis au sujet de la création d'une "zone de sécurité" dans le nord de la Syrie. 

Malgré le retropédalage américain, Ankara n'a pas renoncé à une offensive. Le ministère turc de la Défense a annoncé mardi être prêt à lancer une opération militaire contre une milice kurde dans le nord de la Syrie. "Tous les préparatifs en vue d'une opération ont été achevés", a indiqué le ministère sur son compte Twitter. Ankara a massé des renforts et dépêché des véhicules blindés dans le secteur. Dans la nuit du 8 au 9 octobre, la Turquie a assuré que son armée franchirait "sous peu" la frontière turco-syrienne.

Une nouvelle offensive permettrait à Ankara créer une zone tampon de 30 km de long et de 500 km de large entre la frontière turque et les zones syriennes contrôlées par les milices kurdes dans la région. "Le président turc veut réimplanter 2 des 3,5 millions de réfugiés syriens présents en Turquie", décrypte Frédéric Pichon.

Ces menaces turques inquiètent les autorités semi-autonomes kurdes en Syrie qui ont lancé, mercredi 9 octobre, un appel à la "mobilisation générale pendant trois jours". "Nous appelons toutes les composantes de notre peuple à se diriger vers la zone frontalière pour assurer la résistance dans ce moment historique délicat", ont-elles annoncé dans un communiqué. 

6Comment a réagi la communauté internationale ?

Dès l'annonce initiale des Etats-Unis, les réactions ont été vives. Sur leur compte Twitter, les FDS ont mis en garde contre les conséquences d'une telle décision qui pourrait "mettre en cause le succès obtenu contre l'Etat islamique", faire de la Syrie "une zone de conflit permanent" et entraîner un "retour des chefs de l'EI". 

De son côté, la France, dont 200 membres des forces spéciales seraient présents sur le sol syrien, a exhorté la Turquie à s'abstenir de toute opération militaire en Syrie qui contribuerait à la résurgence du groupe terrosiste. La Turquie a assuré qu'elle "ne laissera pas" l'organisation jihadiste ressurgir. 

Paris a plaidé d'autre part pour le maintien des combattants étrangers de l'EI dans des camps sous contrôle kurde dans le nord-est du pays et estimé qu'ils devaient y être jugés. La gestion des prisonniers jihadistes est la grande question qui occupe les Européens.

Pour sa part, l'ONU avait déclaré lundi "se préparer au pire" et craindre une crise humanitaire en cas de départ des soldats américains. Selon Frédéric Pichon, le retrait des soldats américains et une offensive turque pourraient entraîner "une vague migratoire kurde vers l'Europe".

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