Dix ans après la crise des subprimes, "le risque est en train de passer vers les pays émergents"

Une partie d\'une enseigne de Lehman Brothers exposée à la maison de ventes Christie\'s de Londres le 24 septembre 2010. Le 15 décembre 2008, la banque américaine faisait faillite. 
Une partie d'une enseigne de Lehman Brothers exposée à la maison de ventes Christie's de Londres le 24 septembre 2010. Le 15 décembre 2008, la banque américaine faisait faillite.  (BEN STANSALL / AFP)

Daniel Cohen, directeur du département d'économie de l’École normale supérieure, a estimé, samedi sur franceinfo, que la crise des subprimes de 2008 "spécifiquement liée à Lehman Brothers est en train de passer, au moins pour la France".

Il y a 10 ans, le 15 septembre 2008, avait lieu la faillite de la banque américaine Lehman Brothers. L'économie mondiale basculait dans la pire crise financière qu'elle ait connue depuis 1929. Selon Daniel Cohen, directeur du département d'économie de l’École normale supérieure, invité samedi 15 septembre sur franceinfo, "on a soldé les effets catastrophiques de cette crise et on entre dans un nouveau cycle".

franceinfo : Dix ans après cette crise, l'économie se porte-t-elle mieux ?

Daniel Cohen : Elle se porte indiscutablement mieux. On voit en France, même si le début d'année n'a pas été bon, que la croissance est repartie depuis 2016, 2017. Ce n'est qu'en 2016 que le revenu des Français à retrouver le niveau de l'avant crise. L'onde de choc a fini par s'atténuer. Cela ne veut pas dire que d'autres crises ne nous attendent pas, mais celle qui est spécifiquement liée à Lehman Brothers est en train de passer, au moins pour la France. On a soldé les effets catastrophiques de cette crise et on entre dans un nouveau cycle. Est-ce qu'il sera aussi fragile que le précédent ? C'est la question que tout le monde se pose.

Les banques sont-elles plus solides qu'en 2008 et les établissements européens sont-ils mieux surveillés ?

Du point de vue des banques, c'est exact. Elles sont plus solides et mieux capitalisées. Mais, ce qui avait beaucoup inquiété les autorités dans les années 2008, c'est qu'elles étaient très grosses. Elles étaient si grosses qu'on se demandait ce qui aurait pu se passer si un grand établissement comme la BNP venait à avoir des difficultés. Or, elles sont toujours aussi grosses. Les 100 premières banques sont toutes plus grosses qu'elles ne l'étaient à l'époque. Donc les banques sont mieux contrôlées, mais tout le reste de la finance n'a cessé de croître et cette finance-là n'est pas soumise à régulation. Le risque systémique qu'elle pourrait faire planer est donc tout aussi fort.

Le sur-endettement des États émergents est-il une menace ?

Le risque est en train de passer vers les pays émergents. On le voit avec la crise en Turquie, en Argentine, c'est l'un des paradoxes de la situation actuelle. La situation américaine redevenant meilleure, les taux américains vont redevenir normaux après dix ans où ils ont été très bas. Cela va faire découvrir qu'un très grand nombre d'États et d'acteurs privés, qui se sont beaucoup endettés, vont s'exposer au risque jusqu'à ce que la charge des intérêts devienne insupportable pour eux. C'est le cas de l'Argentine et de la Turquie. Il y a d'autres pays émergents qui pourraient être entraînés dans cette spirale.

Au printemps, les traders des grandes banques new-yorkaises se sont partagés 27 milliards d'euros, soit un bonus moyen de 184 000 dollars au titre de l'année 2007. C'est le pic le plus élevé depuis 2006. Est-ce illusoire de penser que les excès de Wall Street sont derrière nous ?

C'est le cœur du problème. On voit que la financiarisation du monde, cette capacité d'indexer la rémunération des dirigeants sur la bourse et de laisser le salariat en déshérence, n'a pas été fondamentalement remise en question. C'est le monde nouveau dans lequel nous sommes entrés depuis les années 80. On a quitté le monde rassurant d'une société salariale inclusive pour un monde dans lequel les personnes en haut de la distribution des revenus se rémunèrent comme si elles étaient actionnaires, presque propriétaires du monde, tandis que les autres sont soumis constamment à des purges salariales. Cette dichotomie-là à l'origine de la crise de 2008 n'est absolument pas remise en question.

Vous êtes à nouveau en ligne