Pourquoi le "suicide apparent" de Jeffrey Epstein plonge les Etats-Unis dans l'incrédulité

Le financier Jeffrey Epstein, 66 ans, est photographié au moment de son inscription sur le fichier des délinquants sexuels, le 28 mars 2017.
Le financier Jeffrey Epstein, 66 ans, est photographié au moment de son inscription sur le fichier des délinquants sexuels, le 28 mars 2017. (REUTERS)

Le financier de 66 ans s'est donné la mort, samedi, dans sa cellule de la prison de Manhattan, suscitant de nombreuses interrogations aux Etats-Unis. 

Stupeur aux Etats-Unis. L'affaire Jeffrey Epstein a connu un coup de tonnerre, samedi 10 août, avec le suicide du financier et figure de la jet-set américaine dans sa cellule du Metropolitan Correctional Center, la prison fédérale de Manhattan (New York). Début juillet, Jeffrey Epstein, 66 ans, avait été inculpé d'agressions sexuelles et exploitation sexuelle de mineures. Franceinfo revient sur les questions que pose sa mort soudaine. 

Comment Jeffrey Epstein a-t-il pu mettre fin à ses jours ? 

Jeffrey Epstein a été retrouvé "inanimé dans sa cellule", vers 6h30, samedi matin, a confirmé l'administration pénitentiaire, en évoquant "un suicide apparent". D'après le New York Times (en anglais), qui cite des responsables sous couvert d'anonymat, le financier s'est pendu. "Le personnel a immédiatement tenté de le ranimer", avant de le faire transporter à l'hôpital où sa mort a été prononcée, a ajouté l'administration pénitentiaire.

Le ministre de la Justice, William Barr, s'est dit "effaré" par la mort en détention du financier, qui "pose de graves questions". Il faut dire que le 23 juillet, Jeffrey Epstein avait déjà été retrouvé allongé sur le sol de sa cellule, blessé. Il portait des marques sur le cou. Certaines sources avaient alors assuré qu'il avait tenté de se suicider, mais ses blessures étaient sans gravité et il s'était présenté peu après à une audience. Il avait tout de même fait l'objet d'une surveillance particulière antisuicide et d'"évaluations psychiatriques quotidiennes", note le New York Times (en anglais)

Comment a-t-il pu mettre fin à ses jours dans ces conditions ? La question est sur toutes les lèvres d'autant que, selon le quotidien américain, la surveillance antisuicide s'est arrêtée le 29 juillet "pour des raisons qui restent floues". Jeffrey Epstein n'était pas surveillé le jour de sa mort, mais simplement placé dans une unité de la prison à la sécurité renforcée. Le FBI a annoncé, dès samedi soir, l'ouverture d'une enquête pour faire la lumière sur les circonstances de cette mort. L'inspection générale du ministère va elle aussi lancer une investigation.

Pourquoi son suicide alimente-t-il les théories du complot ?

L'annonce de la mort de Jeffrey Epstein a plongé les milieux judiciaires et politiques dans l'incrédulité. "Nous sommes choqués (...) de voir que les autorités fédérales ont pu laissé cela se produire sous leurs yeux", a ainsi regretté Stencer Kuvin, avocat des plaignantes. "Il nous faut des réponses. Beaucoup", a insisté l'influente élue new-yorkaise du Congrès, Alexandria Ocasio-Cortez, peu après l'annonce de ce suicide.

Sur les réseaux sociaux, les théories du complot ont vite émergé après l'annonce de la mort du millionnaire. Comme le relève Le Monde (accès abonnés), le mot-clé #EpsteinMurder (soit "assassinat d'Epstein") n'a ainsi pas tardé à s'imposer, quand bien même cette hypothèse n'a pas été retenue par les autorités. Même le prix Nobel d'économie, Paul Krugman, a pris part au doute général : "Si nous vivions dans un univers parallèle paranoïaque, je serais très suspicieux au sujet du suicide d’Epstein, y compris sur le fait de savoir si c'était réellement un suicide. Et vous savez quoi ? Le cas Jeffrey Epstein montre que nous vivons *vraiment* dans une sorte d’univers parallèle paranoïaque."

Pour ne rien arranger, le président américain a lui aussi choisi d'alimenter les spéculations. Samedi, Donald Trump a retweeté un message complotiste alléguant, sans preuve, que l'ex-président démocrate Bill Clinton, autre ami d'Epstein, pourrait être lié à sa mort.

Capture d\'écran d\'un retweet du président américain Donald Trump. Dans ce message complotiste, posté le 10 août 2019, un internaute fait le lien entre le suicide de Jeffrey Epstein et son ancien ami, Bill Clinton.
Capture d'écran d'un retweet du président américain Donald Trump. Dans ce message complotiste, posté le 10 août 2019, un internaute fait le lien entre le suicide de Jeffrey Epstein et son ancien ami, Bill Clinton. (DONALD TRUMP / TWITTER)

Car Jeffrey Epstein, arrêté le 6 juillet puis inculpé pour avoir exploité à des fins sexuelles des dizaines de jeunes filles, dont des collégiennes, entre 2002 et 2005, a longtemps fréquenté certains puissants de ce monde, lors de soirées mondaines. Parmi eux : l'ancien président Bill Clinton, le prince Andrew d'Angleterre ou encore l'actuel chef d'Etat américain, Donald Trump. 

Dès lors, beaucoup s'interrogent sur le fait de savoir à qui pourrait profiter son suicide. "C'est un cocktail explosif avec tous les ingrédients pouvant exciter la complosphère : des milliardaires, des politiques de premier plan, en gros les puissants du monde, et des soirées orgiaques. C'est le cœur nucléaire de la fantasmagorie", analyse le spécialiste du numérique Tristan Mendès France, interrogé par Le Parisien.

Pourquoi cette affaire est-elle embarrassante ? 

Au-delà des détails sordides, cette affaire pourrait impliquer un certain nombre de personnalités plus ou moins connues du grand public. Des centaines de documents judiciaires, rendus publics vendredi 9 août, ont en effet confirmé que Jeffrey Epstein avait longtemps été proche de grands noms de la politique, du milieu des affaires ou encore de la jet-set américaine. Après son inculpation, tous avaient affirmé ne pas avoir été au courant de ses délits présumés et n'avoir plus aucune relation avec lui. Donald Trump, qui confiait en 2002 connaître Jeffrey Epstein, "un type génial", a  ainsi tenté de se désolidariser par tous les moyens du financier.

>> On vous explique l'affaire Jeffrey Epstein

Il faut dire que les documents diffusés vendredi soulèvent des questions plus complexes sur l'affaire. A commencer par l'accord de plaider-coupable délivré en 2008 par un procureur fédéral (devenu ministre sous Donald Trump et poussé à la démission par cette affaire). Il avait permis au financier, condamné alors pour prostitution, d'échapper à une lourde peine de prison en échange de l'inscription au fichier des délinquants sexuels.

Mais selon le Miami Herald (en anglais), cet accord pourrait aussi avoir "permis à un certain nombre de personnes non-identifiées d'échapper à des charges de trafic sexuel". En 2017, une des victimes présumées affirmait que Jeffrey Epstein l'avait incitée à avoir des rapports sexuels avec des hommes influents afin d'en savoir plus sur leurs "excentricités sexuelles et les utiliser comme levier, si besoin". 

Par ailleurs, des interrogations subsistent quant aux employées et recruteuses qui géraient au millimètre le sombre emploi du temps de Jeffrey Epstein, avec prise de rendez-vous, transport, instructions et rétribution. Les documents pointent ainsi le rôle de l'héritière britannique Ghislaine Maxwell, ex-compagne d'Epstein, accusée d'avoir été sa maquerelle. Cette mondaine, qui était de tous les événements new-yorkais, a mystérieusement disparu dans la nature depuis 2015, relève le New York Times (en anglais)

Que va-t-il advenir du procès ? 

Il n'aura pas lieu. Le suicide de Jeffrey Epstein rend caduque le procès qui devait s'ouvrir au plus tôt en juin 2020 et qui s'annonçait embarrassant pour de nombreux complices présumés. Le financier de 66 ans s'était vu refuser une remise en liberté sous caution, les procureurs estimant qu'il risquait fort de fuir à l'étranger, vu sa fortune et ses connexions. 

Pour les victimes présumées, la mort du seul inculpé laisse un goût amer. "Nous ne pourrons jamais tourner la page", a lâché une des accusatrices, dans un message rediffusé par son avocate Lisa Bloom. "Vous nous avez volé ce grand morceau de guérison dont nous avions besoin pour passer à autre chose." "Ce n'est pas la fin que quiconque attendait", a pour sa part reconnu Brad Edwards, un avocat d'une autre victime présumée. Le procureur fédéral de Manhattan a toutefois promis de poursuivre l'enquête sur ses agissements et ses éventuels complices.

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