Réforme de l'héritage : "Il y a un féminisme très puissant ancré dans la société tunisienne"

Une manifestation le 13 août 2018 à Tunis pour demander l\'équalité femmes-hommes en terme de droits de succession. 
Une manifestation le 13 août 2018 à Tunis pour demander l'équalité femmes-hommes en terme de droits de succession.  (FETHI BELAID / AFP)

Vincent Geisser, sociologue et politologue français, s'est exprimé mardi sur franceinfo au sujet de la loi sur la réforme de la succession en Tunisie qui tend à donner plus de droits aux femmes. 

Le projet de loi en faveur de l'égalité femme-homme pour le droit de succession s'inscrit "dans la continuité de ce qu'on pourrait appeler le réformisme en faveur des femmes", explique Vincent Geisser, sociologue et politologue français, invité de franceinfo mardi 14 août.

Chargé de recherches au CNRS, il livre son analyse au lendemain d'une manifestation de femmes en faveur de cette réforme à Tunis, et il qualifie cette décision "d'acte politique au sens de l'Histoire."

franceinfo : Peut-on dire que ce qui se prépare en Tunisie est une révolution dans le monde arabe ?

Vincent Geisser : On peut dire que c'est une révolution car ça ne s'est jamais fait dans le monde arabe, mais à l'échelle tunisienne on peut dire que c'est une juste évolution des choses. Il y a toujours eu une très forte tradition de féminisme d'État depuis le premier Président de la république tunisienne Habib Bourguiba, qui avait déjà fait un certain nombre de réformes audacieuses notamment en matière de divorce, de mariage civil, et de suppression de la répudiation et de la polygamie. Donc on est dans la continuité de ce qu'on pourrait appeler le réformisme en faveur des femmes.

Et en même temps on voit qu'il y a quand même beaucoup de résistance à cette évolution ?

Oui, mais il faut savoir qu'il y a aussi un féminisme sociétal très puissant ancré dans la société tunisienne. Il y a des oppositions de principe : une partie de la société conservatrice est opposée à cette réforme parce qu'elle serait susceptible de toucher aux principes du Coran, mais dans la société il y a déjà des pairs qui pratiquent cette égalité homme-femme. Donc de ce point de vue on peut dire que c'est le mélange du féminisme d'État et du féminisme sociétal, avec aussi des résistances de la société, mais la Tunisie étant l'un des rares espaces publiques démocratiques dans le monde arabe cela s'exprime en termes de débats contradictoires, et ça aussi c'est une avancée positive et rare à l'heure actuelle.

Quelle place ont les femmes aujourd'hui dans la société tunisienne ?

La Tunisie est un pays où plus d'une femme sur deux travaille. Beaucoup de femmes, même dans les milieux populaires, sont les seuls soutiens de famille. Il y a énormément de chômage chez les jeunes Tunisiens, plus de 50% des jeunes hommes sont au chômage dans les régions les plus défavorisées de la Tunisie, et c'est souvent les femmes qui apportent un revenu par leur travail. Donc oui, les femmes occupent une place centrale de l'économie, et au-delà, dans la vie publique.

Est-ce que c'est aussi un acte politique de la part du président tunisien qui gagne là une image de réformateur ?

Tout à fait, c'est un acte politique au sens de l'Histoire. Il se présente comme le successeur de Bourguiba, et il fait une sorte de "bourguibisme" par ces réformes audacieuses en matière de féminisme. Mais c'est aussi un président qui est de plus en plus critiqué, notamment par son Premier ministre, et qui effectivement fait un coup politique. Donc de ce point de vue-là, cette décision rentre aussi dans une stratégie politique de crédibilisation du pouvoir d'État et du pouvoir présidentiel.

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