Quatre questions sur la gestion des détenus radicalisés en France

Un couloir de la prison de Fleury-Mérogis (Essonne), le 14 décembre 2017.
Un couloir de la prison de Fleury-Mérogis (Essonne), le 14 décembre 2017. (PHILIPPE LOPEZ / AFP)

Les agressions de surveillants dans les prisons de Vendin-le-Vieil et de Mont-de-Marsan les 11 et 15 janvier posent de nouveau la question de la prise en charge de cette catégorie de détenus. 

C'est une question récurrente : que faire des détenus dits "radicalisés" ? Cette fois, c'est l'agression de trois surveillants, le 11 janvier, par un jihadiste allemand à la prison de Vendin-le-Vieil (Pas-de-Calais), suivie de celle de sept surveillants, le 15 janvier, par un détenu radicalisé au centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan (Landes) qui ont relancé le débat. Ces agressions ont provoqué la colère des syndicats de surveillants qui, depuis lundi 15 janvier, appellent au blocage des prisons. Franceinfo fait le point sur la gestion de ces prisonniers particulièrement difficiles. 

Qui sont les détenus radicalisés ?

Ils sont peu nombreux et, pourtant, ils posent de plus en plus de difficultés. Selon Libération, 1 200 à 1 300 personnes sont considérées comme des détenus radicalisés tandis qu'un peu plus de 500 sont incarcérés pour des faits de terrorisme liés à l'islam radical. Parmi ces derniers, on trouve notamment Salah Abdeslam, le seul membre encore en vie des commandos jihadistes du 13 novembre 2015, incarcéré à Fleury-Mérogis (Essonne), ou encore Ayoub El-Khazzani, le suspect de l'attaque du Thalys de 2015, détenu à la maison d'arrêt de Bois-d'Arcy (Yvelines). 

"Les détenus radicalisés, c'est la petite goutte d'eau qui a fait déborder le vase, explique à franceinfo Farhad Khosrokhavar, sociologue et directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales. Car le problème des prisons n'est pas uniquement lié aux radicalisés mais à la violence qui y règne. Une grande partie de cette violence vient d'ailleurs des 30% de détenus qui ont des problèmes mentaux et sont des gens imprévisibles." 

Pour ce spécialiste de la radicalisation, "les radicalisés posent un nouveau problème car ils n'existaient pas avant. Ils n'étaient qu'une quinzaine dans les années 2000." Or, selon Farhad Khosrokhavar, "on ne sait pas les gérer". 

Pourquoi posent-ils problème ?  

Les difficultés que posent ces détenus à l'administration pénitentiaire sont nombreuses et surtout nouvelles. "A la différence des Corses et des Basques, qui ne se regroupaient qu'entre eux, les islamistes radicaux ont vocation à convertir à leur cause les détenus de droit commun. Dès lors, circonscrire leur influence est extrêmement difficile", note pour Libération la sociologue Ouisa Kies.

Une source ministérielle interrogée par le quotidien confirme cette analyse : "Les Corses et les Basques avaient un tout autre rapport au personnel pénitentiaire. Puisqu'ils disposaient d'appuis communautaires au plus haut sommet de l'Etat, ils tentaient d'influer sur la nomination des surveillants pour disposer de complicités. Cela leur permettait d'obtenir des renseignements précieux pour leurs affaires extérieures, voire une facilitation sur la circulation des téléphones et de la drogue."  

Avec certains islamistes radicaux, le rapport est plutôt celui d'une rupture totale. Le surveillant est perçu comme un sujet de l'Etat mécréant qu'il faut éliminer.Une source ministérielle à Libération

"En quelques années, avec la propagande de l'Etat islamique notamment, le personnel pénitentiaire est devenu une cible de choix", ajoute cette source ministérielle. Et certains détenus sont passés à l'acte. Avant Vendin-le-Vieil et Mont-de-Marsan, il y a eu, par exemple, en septembre 2016, l'agression de deux surveillants pénitentiaires par un détenu en unité de prévention de la radicalisation à la maison d'arrêt d'Osny (Val-d'Oise).

Quels sont les dispositifs mis en place pour les encadrer ? 

C'est notamment cette agression qui sonne le glas du premier dispositif mis en place pour gérer la radicalisation en prison. Après les attentats de janvier 2015, le gouvernement socialiste avait créé cinq unités de prévention de la radicalisation (Upra). Trois unités d'accueil à Fleury-Mérogis, Osny, Lille-Annœulin (Nord) et deux d'évaluation à Fleury-Mérogis et Fresnes (Val-de-Marne). "Le pari était alors de (…) rassembler [les détenus radicalisés] afin qu'ils n'évangélisent pas leurs semblables, écrit Libération. Le revers de la médaille était l'ascendance que pouvait prendre le groupe sur le personnel pénitentiaire, alors en situation d'extrême vulnérabilité."

A l'époque, certains dénoncent la vacuité du projet. "Ces unités dédiées que l'on appelle Upra sont vides de sens. C'est une coquille vide", affirme à l'époque à franceinfo Philippe Campagne, secrétaire national du syndicat SNP-FO pénitentiaire. En octobre 2016, le ministre de la Justice, Jean-Jacques Urvoas, annonce le remplacement de ces unités par des "quartiers d'évaluation de la radicalisation" (QER). Six quartiers sont ainsi créés à Fleury-Mérogis, Fresnes, Osny, Bordeaux et Marseille. Le principe est simple : les détenus qui peuvent être dangereux sont évalués pendant quatre semaines et sont orientés, selon les résultats, vers l'isolement, un régime ordinaire ou un quartier pour détenus violents (QDV). 

Dans Le Parisien, la directrice du quartier d'évaluation de la radicalisation de Fleury-Mérogis fait le bilan de ce dispositif, un an après sa mise en place, en expliquant que "notre expérience s'améliore constamment".  

Quand ils parlent d’eux, les radicalisés disent 'nous', ils parlent de groupe. On doit les ramener au 'je', à l’humain. Et quand on y arrive, ils deviennent complètement différents.La directrice du quartier d'évaluation de la radicalisation de Fleury-Mérogisau Parisien

"Ils parlent beaucoup, ont besoin de s’ouvrir, de se livrer, assure-t-elle encore, sous couvert de l'anonymat. Certains sentent qu’ils sont des funambules qui peuvent basculer et être définitivement perdus, ils sont inquiets pour leur avenir."

D'autres solutions sont-elles envisagées ? 

Ce dispositif est-il donc le bon ? Rien n'est moins sûr. "Avec les QER, on est sur la bonne voie, mais le problème reste le suivi. Il faut intégrer les moins dangereux dans des procédures de déradicalisation qui durent plusieurs années. Il faut s'en occuper sur le long terme, sinon on aura des problèmes majeurs", prédit le sociologue Farhad Khosrokhavar.

Autre difficulté : le double jeu de certains détenus lors de l'évaluation. "Le souci, c'est que les ressorts de l'évaluation peuvent être biaisés. Il faut savoir quoi évaluer et comment. Outre que quatre mois semblent peu suffisants, nous savons que certains détenus sont très observateurs et se préparent à l'exercice", souligne ainsi la sociologue Ouisa Kies dans Libération. "Il ne faut jamais croire qu’on les connaît et je dis à mes équipes de ne jamais laisser s’installer la routine", renchérit dans Le Parisien la directrice du quartier d'évaluation de la radicalisation de Fleury-Mérogis. 

Alors, certains appellent à plus d'inventivité. Le président du conseil départemental du Nord, Jean-René Lecerf, demande ainsi "d'inventer des solutions nouvelles" pour les "personnes condamnées radicalisées" et les détenus "du grand banditisme". En septembre 2016, le secrétaire national du syndicat SNP-FO pénitentiaire, Philippe Campagne, plaidait pour "un établissement qui isolerait vraiment ces 'radicalisateurs'". "Le fait de les isoler dans de vraies unités dédiées ferait que l'on arriverait à canaliser voire stopper la radicalisation dans tous les établissements", assurait-il. Une idée à rebours de celle développée actuellement par les pouvoirs publics.