RECIT. Du retrait des troupes américaines aux départs des humanitaires : les huit jours qui ont replongé la Syrie dans le chaos

Des soldats de la coalition turque à proximité de Manbij, dans le nord est de la Syrie, le 14 octobre 2019. 
Des soldats de la coalition turque à proximité de Manbij, dans le nord est de la Syrie, le 14 octobre 2019.  (ZEIN AL RIFAI / AFP)

Le pays est de nouveau à feu et à sang depuis le début de l'offensive turque, le 9 octobre. Franceinfo revient sur la chronologie des premiers jours de ce conflit. 

"Je retire les derniers membres des forces armées américaines du nord-est de la Syrie." Dans la soirée du dimanche 6 octobre, Donald Trump plonge la Syrie dans un nouveau conflit d'ampleur"La Turquie, l'Europe, la Syrie, l'Iran, l'Irak, la Russie et les Kurdes devront maintenant résoudre la situation et déterminer ce qu'ils veulent faire des combattants de l'organisation Etat islamique capturés dans leur 'voisinage'", déclare le président américain sur Twitter.

Malgré l'avis du Congrès, dont une commission spéciale* s'était prononcée en faveur du maintien des troupes en Syrie, à la frontière turque, à peine un mois avant, les soldats américains vont rentrer au pays. La fin d'une "guerre inutile", selon Donald Trump, qui met le feu aux poudres dans cette région : le président turc, Recep Tayyip Erdogan, souhaite depuis plusieurs mois déjà lancer une offensive en Syrie contre les Kurdes du YPG, qu'il considère comme une organisation terroriste. Retour sur ces huit jours qui ont refait basculer le pays dans le chaos, alors qu'une suspension temporaire des opérations turques a été annoncée jeudi 17 octobre dans la soirée par Ankara.

Du 7 au 10 octobre : les premiers dégâts de la bombe diplomatique de Trump

Avant d'embraser la Syrie, la décision de Donald Trump enflamme son propre camp. Un premier rectificatif de la déclaration du président américain est émis par les autorités compétentes dès le lendemain : seuls 50 à 100 membres des forces spéciales américaines se retireront de la frontière nord de la Syrie, pour être déployés ailleurs dans la région. Même Lindsey Graham, sénateur américain proche de Donald Trump, appelle ce dernier à "revenir" sur sa décision, qu'il estime "porteur de désastre".

Le chef des républicains, Mitch McConnell, prévient, lui, des risques que représente un "départ anticipé" : une situation favorable à la Russie et l'Iran, et l'assurance d'un retour du groupe l'Etat islamique en Syrie. Mais qu'importe, Donald Trump maintient sa ligne et les troupes américaines quittent la région de l'Euphrate, au nord de la Syrie, dès l'aube. 

L'offensive turque, redoutée depuis des mois, débute mercredi 9 octobre. Objectifs : la mise en place d'une zone tampon dans le nord du pays, entre la Syrie et la Turquie, pour éloigner les milices kurdes de la frontière, et réimplanter une grande partie des réfugiés syriens présents en Turquie. Dès ce premier jour du conflit, Tal Abyad et Ras al-Aïn, deux villes frontalières, sont bombardées par l'aviation turque. Les hôpitaux des deux villes, touchés par les bombes, sont partiellement détruits et hors service. Les bombardements aériens font déjà rage, alors que l'assaut terrestre, avec l'appui des rebelles syriens pro-turcs, est prévu pour le lendemain. Quelque 60 000 personnes sont contraintes de fuir.

Une femme kurde et son fils fuient le village de Ras al-Aïn, le 9 octobre 2019, alors que les premières frappes turques commencent.
Une femme kurde et son fils fuient le village de Ras al-Aïn, le 9 octobre 2019, alors que les premières frappes turques commencent. (DELIL SOULEIMAN / AFP)

Un rapport de l'ONG italienne Un Ponte per fait état de dégâts intentionnels des forces armées turques sur les écoles de al-Yabsah. "C'est un conflit d'une rare violence, très intense dès le premier jour", s'alarme Juliette Touma, de l'antenne Moyen-Orient-Afrique du Nord de l'Unicef.

Nous étions préparés à un conflit armé, mais pas à un tel manque de considération envers les civils.Juliette Touma, de l'Unicefà franceinfo

La Finlande est le premier pays à prendre des sanctions contre Ankara et annonce dans la journée la suspension des exportations d'armes vers la Turquie, ainsi que vers les autres pays engagés dans la guerre.

Le 11 octobre : l'ombre de l'Etat islamique ressurgit 

La pression militaire turque s'intensifie quelques jours plus tard : à tel point que le secrétaire de la Défense américain, Mark Esper, prend la parole au Pentagone vendredi 11 octobre. "Nous ne sommes pas en train d'abandonner nos alliés kurdes. Nos forces sont déployées ailleurs dans le pays, tente-t-il de justifier. L'invasion de la Turquie au nord de la Syrie a placé les Etats-Unis dans une position très délicate..."

Sur place, la crise humanitaire s'aggrave. "Les équipes sont constamment en insécurité, ça ajoute de la complexité à leur mission, déplore Juliette Touma. Ils font de leur mieux, mais il y a déjà des enfants qui ont été tués. On essaie de leur apporter de l'eau, des soins, des vivres, et de prendre en charge la malnutrition. Mais c'est très difficile."

Les camps de déplacés syriens, à l'intérieur du pays, sont en difficulté : 5 000 personnes, initialement prises en charge à Mabrouka, dans la région de Ras al-Ain, se dirigent vers un autre campement. La réserve d'eau d'Allouk, qui approvisionne plus de 800 000 personnes, est touchée par les bombes et sévèrement endommagée. 

Des civils syriens et kurdes fuient les bombes turques à Ras al-Aïn, dans le nord-est de la Syrie, le 9 octobre 2019.
Des civils syriens et kurdes fuient les bombes turques à Ras al-Aïn, dans le nord-est de la Syrie, le 9 octobre 2019. (DELIL SOULEIMAN / AFP)

Une autre préoccupation émerge : les avocats de familles de jihadistes retenues dans des camps kurdes craignent pour les femmes et les enfants abandonnés à leur sort. Au milieu du chaos, les autorités kurdes ont annoncé qu'il y avait un risque que les camps qu'ils gardent soient repris par le groupe Etat islamique. "Voilà, que ce que l'on annonçait depuis deux ans arrive", se désole Marie Dosé, pénaliste de renom. Depuis le début de l'offensive, elle reçoit des messages des femmes qu'elle défend, l'alertant sur la situation. "J'entends passer des avions au-dessus de la tente. Je ne sais pas quand je vais mourir, peut-être ce soir, peut-être demain. Je voudrais dire à mes proches que je les aime et je suis désolée pour la peine que j'ai pu leur causer. J'aurais aimé me reconstruire, mais la France ne m'a pas autorisé ça", lui écrit l'une d'elles.

Marie Dosé et d'autres défenseurs des droits de l'Homme alertent depuis des mois sur la situation et militent en faveur d'un rapatriement. Sans succès. Maintenant que la menace turque a été mise à exécution, les autorités craignent une résurgence de l'EI. La prison de Qamishli, contrôlée par les Kurdes et où sont détenus des combattants jihadistes, est d'ailleurs visée par les forces armées turques : au milieu du chaos, cinq détenus parviennent à s'échapper.

12 octobre : les ambulances et les hôpitaux touchés par les bombes

Le New York Times (en anglais) rapporte samedi 12 octobre l'exécution de deux Kurdes par l'Armée nationale syrienne, qui sert d'infanterie à la Turquie, sur le bord de l'autoroute M4, point stratégique du combat. Une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux montre l'exécution à la kalachnikov de l'un d'eux : "Allahou akbar ! Bien fait pour ce porc", lance un des soldats. L'ONG Un Ponte per recense déjà neuf exécutions de civils dans cette zone. 

Le Croissant rouge kurde, équivalent de la Croix-Rouge, déplore le meurtre d'Havrin Khalaf, ingénieure de 35 ans et chef du Mouvement pour l'avenir des Kurdes en Syrie. La jeune femme, qui militait pour le rapprochement entre Arabes et Kurdes, a été capturée puis tuée par des mercenaires islamistes, alliés des forces turques, sur la route entre Qamishli et Manbij. Des témoignages recueillis par Le Monde à Derik, ville d'origine de l'activiste, décrivent une scène de torture : "Elle avait la jambe brisée, chair ouverte, les bras couverts de contusions, le corps et les vêtements couverts de terre comme s'ils l'avaient traînée sur le sol", rapporte la personne chargée de la préparation du corps avant l'enterrement. 

De nombreux civils assistent à l\'enterrement d\'Hevrin Khalaf, chef d\'un parti pro-kurdes exécutée le 12 octobre 2019. 
De nombreux civils assistent à l'enterrement d'Hevrin Khalaf, chef d'un parti pro-kurdes exécutée le 12 octobre 2019.  (DELIL SOULEIMAN / AFP)

Plus à l'ouest, la ville de Kobané est également prise pour cible. Là encore, l'hôpital est partiellement touché par les bombes. Tell Abyad est à feu et à sang, les humanitaires peinent de plus en plus à faire leur travail, rapporte le Croissant rouge. L'organisation rapporte que ses ambulances sont visées alors qu'elles tentent d'accéder à Ras al-Aïn. De plus en plus de civils doivent rapidement quitter la zone en conflit. 

L'escalade des tensions pousse Paris à suspendre "tout projet d'exportation vers la Turquie de matériels de guerre", après des décisions similaires des Pays-Bas et de l'Allemagne. Le dernier rapport du ministère des Armées sur les exportations d'armement faisait état de 45,1 millions d'euros de matériel militaire français commandé par la Turquie en 2018. Mais ces mesures sont surtout symboliques : l'opération ayant été préparée largement en amont, l'armée de Recep Tayyip Erdogan dispose de suffisamment de munitions pour mener l'offensive à son terme.

13 octobre : des journalistes sous le feu de la coalition turque

"Depuis que nous avons lancé notre opération, nous faisons face à des menaces de sanctions économiques ou d'embargos sur les armes. Ceux qui pensent pouvoir nous contraindre à reculer avec ces menaces se trompent", réagit, dès le lendemain, le président turc. 

Sur le terrain, la violence va crescendo. Un convoi de civils kurdes, accompagnés de plusieurs journalistes étrangers, est bombardé par la coalition turque dans la journée de dimanche 13 octobre, à proximité de Ras al-Aïn. "Notre équipe va bien mais des confrères sont morts", témoigne Stéphanie Perez, reporter de France 2.

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Les images rapportées par l'équipe de France Télévisions montrent des "maisons désertées par les civils qui ont fui par centaines" et "des corps sans vie". On entend des bombardements et échanges de tirs. Les journalistes français rejoignent un peu plus tard l'avant du convoi, ciblé par les bombes : l'un des véhicules est en train de brûler, des cadavres gisent au sol, les survivants sont en état de choc. Des dizaines de blessés et au moins 11 morts sont à déplorer. 

Au total, l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH) dénombre plus de 130 000 personnes déplacées depuis le début de l'offensive, 76 civils et 105 combattants kurdes tués en cinq jours. Les forces turques et leurs alliés ont pris possession d'une quarantaine de villages, et s'emparent de la ville de Tell Abyad, rapporte l'OSDH.

Dans le même temps, des familles de jihadistes s'échappent du camp d'Aïn Issa. Selon les forces kurdes, qui indiquent ne pas pouvoir gérer à la fois le front turc et les camps, 785 personnes sont concernées, parmi lesquelles une dizaine de Françaises et leurs enfants. 

Des proches de jihadistes dans le camp d\'Ain Issa, le 17 octobre 2018 (photo d\'illustration). 
Des proches de jihadistes dans le camp d'Ain Issa, le 17 octobre 2018 (photo d'illustration).  (DELIL SOULEIMAN / AFP)

Faute de soutien de leurs alliés occidentaux, les Forces démocratiques syriennes (FDS) – coalition kurde et arabes, principalement composée de la milice kurde YGP – se sont résolues à solliciter l'armée syrienne de Bachar al-Assad. Mazloum Abdi, haut commandant des FDS, déclare, sur le site de Foreign Policy*, qu'"entre les compromis et le génocide de notre peuple, nous choisirons la vie".

Emmanuel Macron convoque à l'Elysée sur les coups de 22 heures un conseil restreint de défense sur la Syrie.

Notre conviction est que cette offensive prend le risque d'une part, et nous le constatons d'ores et déjà sur le terrain, de créer des situations humanitaires insoutenables et, d'autre part, d'aider Daech à réémerger dans la région.Emmanuel Macronà l'issu d'un conseil restreint de défense

14 octobre : les organisations humanitaires poussent un cri d'alarme 

Le président français s'entretient, lundi 14 octobre, avec Donald Trump, puis Recep Tayyip Erdogan. L'échange avec ce dernier "confirme une profonde divergence de vues sur les conséquences prévisibles de l'offensive turque dans le nord-est syrien", indique l'Elysée. Aucun commentaire n'est fait sur l'appel entre Emmanuel Macron et son homologue américain. Un tweet moqueur de Donald Trump laisse cependant penser qu'il n'a pas été des plus fructueux. 

"J'invite quiconque le souhaite à défendre les Kurdes, que ce soit la Russie, la Chine, ou Napoléon Bonaparte. J'espère qu'ils vont tous bien, nous, nous sommes à 7 000 miles !" 

Celui-ci annonce dans le même temps une série de mesures, notamment commerciales, contre la Turquie. Les ministres turcs de l'Energie, de la Défense et de l'Intérieur sont personnellement interdits de séjour aux Etats-Unis, les transactions internationales en dollar d'Ankara sont bloquées, les droits de douane sur l'acier turc sont revus à la hausse de 50% et les négociations commerciales entre les deux pays sont bloquées. 

Adnan Ahmad, chef de l\'Armée nationale syrienne, groupe rebelle qui sert d\'infanterie à Ankara, lors d\'une réunion stratégique à propos de Manbij, dans le nord de la Syrie, le 16 octobre 2019.
Adnan Ahmad, chef de l'Armée nationale syrienne, groupe rebelle qui sert d'infanterie à Ankara, lors d'une réunion stratégique à propos de Manbij, dans le nord de la Syrie, le 16 octobre 2019. (AAREF WATAD / AFP)

Sur le terrain, les tensions montent autour de Manbij : la reprise de cette ville, nœud entre les zones tenues par les FDS, celles dominées par le régime syrien et celles sous contrôle turc, était un objectif affiché par Ankara depuis 2016. L'exécutif turc a annoncé que Manbij pourrait être le théâtre des affrontements directs entre la Turquie et l'armée officielle syrienne, alors que les FDS seraient secondaires.

Face à ce déferlement de violence annoncé, les ONG commencent à retirer leurs personnels sur le terrain, jugé trop dangereux. Seule l'ONU et ses agences restent auprès des civils. "On ne va pas retirer nos forces, au contraire, on va sans doute devoir en ajouter, se désole Juliette Touma, de l'Unicef. Même si on craint pour leur sécurité. Ça ne fait qu'une semaine et on est déjà à bout, la violence ne fait que s'amplifier."  

17 octobre : une trêve inespérée 

Retournement de situation. Jeudi 17 octobre, la Turquie annonce une suspension des combats dans le nord-est de la Syrie. Le vice-président américain, Mike Pence, et le président truc, Recep Tayyip Erdogan, se sont entretenus dans la soirée. A l'issue d'une entrevue de plus de quatre heures, ils parviennent à un accord de trêve temporaire : les Turcs et leurs alliés donnent cinq jours aux forces kurdes pour évacuer les zones de conflit. Ankara espère ainsi la mise en place de la "zone tampon" de 32 km à la frontière entre les deux pays. Le ministre turc des Affaires étrangères prévient que l'offensive cessera totalement à condition que les Kurdes obtempèrent. 

Sur Twitter, Donald Trump se félicite de cette annonce : "Des millions de vies vont être sauvées", clame-t-il. Un peu plus tôt dans la journée, lors d'un meeting à Dallas, le président américain a comparé le conflit à une cour d'école. "Parfois, il faut les laisser se battre, comme deux enfants, et puis après, il faut les séparer", a-t-il préconisé. Une méthode éducative pour le moins meurtrière : l'OSDH recense près de 500 morts au 17 octobre, parmi lesquels une centaine de civils. Plus de 300 000 personnes ont été déplacées depuis le lancement de l'offensive. 

* Liens en anglais

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