Piotr Pavlenski, l'artiste russe qui met le feu au FSB, l'ancien KGB

L\'artiste devant les portes de la Loubianka en flammes, dans la nuit du 8 au 9 novembre 2015, à Moscou.
L'artiste devant les portes de la Loubianka en flammes, dans la nuit du 8 au 9 novembre 2015, à Moscou. (NIGINA BEROEVA / AFP)

Dans la nuit du 8 au 9 novembre 2015, Piotr Pavlenski a été arrêté à Moscou pour avoir incendié les portes de la Loubianka, siège de l'ancien KGB et de l'actuel FSB. L'artiste activiste fait régulièrement scandale avec ses performances radicales. Cette fois, il encourt trois ans de prison pour «vandalisme».

Il est environ 4h30, le 9 novembre 2015, quand un jeune homme maigre s'approche, un jerrican d'essence à la main, de l'entrée des Services de renseignements fédéraux, place de la Loubianka, à Moscou, raconte le journal en ligne Gazeta.ru. Le bâtiment de sinistre mémoire était le siège du KGB, la police politique de la période soviétique. Aujourd'hui, le FSB l'a remplacé. Pour les «libéraux» anti-Poutine (lui-même issu du KGB), la Loubianka reste un symbole de la répression qui musèle l'opposition. 

Les portes de la Loubianka en flammes
Après avoir arrosé la porte principale d'un liquide, le jeune homme y met le feu avec des allumettes. Avant l'arrivée de la police, il prend la pose devant l'entrée en flammes. Deux journalistes, dont un de la chaîne indépendante Dojd', qui couvraient la performance, seront aussi interpellés – puis rapidement relâchés. 

L'image du jeune homme au jerrican devant les portes en flammes de la Loubianka, a fait le tour de la toile ce lundi. Le blogueur de l'opposition russe Ilia Varlamov, qui l'a postée sur le net, raconte que les policiers ont appréhendé le coupable… avec appréhension : «Qui sait ce qu'il mijote encore ! Il s'est bien cloué les c… sur le pavé !»

«Fixation» sur l'Etat policier
C'était un 10 novembre, il y a tout juste deux ans. Piotr Pavlenski avait choisi la Journée de la police pour se clouer les testicules devant le mausolée de Lénine. Un geste spectaculaire qu'il présente comme «une métaphore de l'apathie, de l'indifférence et du fatalisme politique de la société russe contemporaine». Les touristes et les badauds l'ont regardé se déshabiller sur la place Rouge, et puis la police est arrivée pour l'embarquer, après avoir recouvert sa nudité d'une couverture...

La performance «Fixation» devant le mausolée de Lénine, le 10 novembre 2013, Moscou.
La performance «Fixation» devant le mausolée de Lénine, le 10 novembre 2013, Moscou. (REUTERS/Maxim Zmeyev )

Cette Fixation vaudra à son auteur le Prix de l'art activiste russe – et aussi d'être poursuivi pour hooliganisme. Après enquête, Piotr Pavlenski sera acquitté. Son acte n'ayant pas de «mobile politique, idéologique, raciste» et n'étant pas «dirigé contre un groupe ethnique, social ou religieux» il ne relève pas du fameux article 282.

«Bouche cousue» aux côtés des Pussy Riot et autres automutilations
En juillet 2012, cette Bouche cousue sur un visage émacié a marqué le monde entier. «Bouche cousue» par la censure, celle qui frappe les Pussy Riot coupables d'une prière punk en pleine cathédrale du Christ-Sauveur, à Moscou. Le 23 juillet, Pavlenski s'en va brandir devant la cathédrale de Kazan une pancarte qui fait référence à l'épisode biblique où Jésus chasse les marchands du Temple. 


Piotr Pavlenski «Bouche cousue» pour soutenir les Pussy Riot contre la censure, le 23 juillet 2012 à Saint-Pétersbourg.
Piotr Pavlenski «Bouche cousue» pour soutenir les Pussy Riot contre la censure, le 23 juillet 2012 à Saint-Pétersbourg. (REUTERS/Trend Photo Agency/Handout )

Piotr Pavlenski s'est aussi enroulé tout nu dans des fils de fer barbelés devant l'Assemblée législative régionale dans sa ville natale de Saint-Pétersbourg (Carcasse, mai 2013). Tout nu encore, il s'est aussi tranché le lobe de l'oreille, assis sur le toit de l'Institut psychiatrique Serbski, à Moscou, où est détenue la pilote d'hélicoptère ukrainienne Nadia Savtchenko (Séparation, octobre 2014).

Le corps martyrisé comme métaphore de la violence du pouvoir
Des gestes qui mettent à mal le corps du performeur de 31 ans – même s'il dit avoir un seuil élevé de tolérance à la douleur – et qu'il théorise ainsi : «Le corps humain est un élément que le pouvoir et l'Etat essaient de discipliner. Quand j'utilise mon corps dans mes performances, je montre ce que l'Etat fait à la société.»

Pavlenski ne prétend pas choquer, mais revendique de «faire un geste qui reflète exactement (sa) situation». Une situation de tyrannie, résumait l'an dernier ce jeune prof qui a côtoyé par hasard les activistes de Voïna, autres artistes provocateurs. «L'art est le seul recours, avant la violence. Comme il peut lui aussi être l'objet d'une compromission – les élites sont les clients des galeries – cet art est non commercial, radical, odieux, désespéré», analyse l'auteur du roman Partir en guerre (Voïna = «guerre» en russe ; éd. Allia).

L'Ukraine et le FSB, sujets sensibles 
Quand Piotr Pavlenski ne s'automutile pas, il met le feu… En février 2014, en pleine révolution ukrainienne, il dresse dans la rue, à Saint-Pétersbourg, des barricades de pneus et les incendie. «Le Maïdan se propage irrémédiablement et pénètre au cœur de l’Empire», prophétise le manifeste qui accompagne, rituellement, la performance Liberté. Alors que ses affaires se terminent toujours sans inculpation (et par un examen psychiatrique qui déclare l'artiste «sain d'esprit»), celle-là, menée sous des drapeaux ukrainiens et anarchistes, lui vaut des ennuis judiciaires qui courent toujours...

La vidéo de la performance du 9 novembre 2015, Menace, a été mise en ligne au matin et elle est aussitôt devenue virale. Son manifeste dénonce ces «services fédéraux de sécurité (qui) utilisent la terreur sans fin pour tenir en leur pouvoir 146 millions de personnes». Pour cette dernière provocation qui s'en prend à la maison dont est issu le président, Pavlenski est poursuivi pour «discours de haine et vandalisme» a-t-on appris dans l'après-midi. Au titre de l'article 214, il encourt trois ans de prisonLe compte Twitter du groupe Voïna appelle les Moscovites à aller le soutenir en nombre devant le tribunal de la Taganka, où il comparaît le mardi 10 novembre après-midi.

Le groupe d'activistes applaudit la performance : «Il a fait ce dont ont rêvé 60 millions de réprimés et d'assassinés.» 
Et ricane des plaques de tôle apposées à l'entrée du FSB en remplacement de ses portes calcinées.
Хахахаха! Отличное с Лубянкой pic.twitter.com/pRqKfDPRmx
Ce «rideau de fer» a rappelé aux internautes «un autre acte de vandalisme» commis par les Allemands un 9 novembre... la chute du mur de Berlin, en 1989.

La performance est déjà récupérée par les tour-opérateurs, s'amuse Egor Maximov, un journaliste de TV Dojd' : «Comment se réchauffer en novembre. Non, pas comme ça. Comme ceci.»


Piotr Pavlenski, un activiste un peu timbré, un agitateur de génie ? Pour la Pussy Riot Nadejda Tolokonnikova sur Twitter, il est «l'esprit, la conscience et les c… de l'époque». Pour les auteurs d'un portrait parmi d'Autres Visages de la Russie (éd. Les Petits Matins) : «Ni un aliéné, ni un hooligan, mais un artiste engagé qui se bat pour la dignité, la liberté, et contre la passivité de la société.»

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