Les routiers russes vent debout contre la taxe Platon

Sur le camion : «Non à Platon !»
Sur le camion : «Non à Platon !» (Twitter/Social Media)

Les prix en hausse et des magasins vides avant les fêtes ? C'est le scénario catastrophe qu'augure le vaste mouvement de protestation des chauffeurs de poids-lourds russes. Ils s'élèvent contre l'entrée en vigueur, le 15 novembre, d'une nouvelle taxe et son système de perception baptisé Platon. Après deux semaines de grogne, une opération escargot à l'échelle du pays est annoncée le 24 novembre.


La nouvelle taxe poids lourds, et son système de perception Platon, mettent les routiers vent debout depuis deux semaines. Le 11 novembre 2015, ils ont manifesté aux cris de «la Russie sans Platon!», un slogan calqué sur «la Russie sans Poutine!» que clame l'opposition depuis 2012. Dans tout le pays, les routes se sont couvertes de camions à l'arrêt. Leurs chauffeurs protestent contre un «racket de l'Etat» via cette nouvelle taxe de 1,53 rouble (0,02 euro, elle était initialement fixée à 3,73 roubles) par kilomètre parcouru pour les véhicules de plus de 12 tonnes.

Le mardi 24 novembre, une grande «Opération escargot» à l'échelle nationale devrait être suivie par quelque 300.000 routiers. Le 23 novembre, les actions avaient repris à Saint-Pétersbourg ou à Perm, dans l'Oural déjà enneigé. Les chauffeurs de poids lourds tchétchènes ont annoncé leur participation.

«La Russie sans Platon !», «La cinquième colonne routière»… les routiers ont de l'humour
La «cinquième colonne» routière, comme s'autoproclament les routiers avec ironie (ils ne sont pas tous proches de l'opposition «libérale» que les pro-Kremlin appellent ainsi, loin de là), «se prépare à marcher sur Moscou pour renverser Poutine» (tweet ci-dessous). Sur la pancarte : «3,73 roubles : nous sommes contre». Le lundi 21 novembre à Saint-Pétersbourg, une cinquantaine d'entre eux ont été interpellés.
 

En cinq jours, Platon a déjà rapporté 191 millions de roubles (lien en russe) à l'Etat (2,5 M€ env.). Les poids lourds de plus de 12 tonnes sont à peu près 1,5 million en Russie, soit 3,5% du parc automobile national. Le Rosavtodor, l'Agence fédérale des routes, attend 40 milliards de roubles de cette nouvelle taxe (env. 58 M€). Près de 400.000 camions étrangers traversent le pays chaque année et seraient responsables à 56% des dommages causés aux routes fédérales. Ces fonds doivent servir à leur entretien (on connaît l'état déplorable des routes russes).
 
Y aura-t-il des pâtes pour la Saint-Nicolas ?
Le site Kommersant  fait état de 30% de livraisons non assurées après la première semaine d'entrée en vigueur du système Platon, confirmant ainsi les pires craintes du secteur de la production alimentaire. A Moscou, seuls trois véhicules sur cinq ont assuré leurs livraisons. Selon l'Union des producteurs russes, les sociétés les ont cessées car elles craignent de se voir infliger des amendes pour non-paiement de cette taxe. Le système de perception n'est pas au point : le site internet pour ceux qui veulent la régler en ligne est indisponible et les erreurs de calcul sont nombreuses : par exemple les trajets en Biélorussie (non soumise à la taxe) sont facturés, et double tarif ! Vendredi, le ministère des Transports a annoncé que les transporteurs seraient exemptés d'amende.

L'Association des compagnies de commerce de détail (AKORT) a estimé entre 1 et 9% le volume des produits manquants chez les détaillants et les distributeurs pour la période du 16 au 19 novembre, d'autres sources citent le chiffre de 10%. Les aliments les plus concernés sont le sucre, les pâtes, les produits snack et les cosmétiques. Et, dans une moindre mesure, la nourriture pour bébé, le thé, les boissons (alcoolisées ou non). 

«Platon égale augmentation des prix dans les rayons des magasins», peut-on lire sur les pancartes de ces routiers de Chadrinsk (ville du bassin de l'Ob). «300.000 conducteurs de poids lourds se préparent à une nouvelle action de protestation», tweete le site Ura.ru le 21 novembre 2015. 



En cette période de fêtes de fin d'année, les magasins risquent d'être mal approvisionnés. D'autre part, cette taxe va se répercuter sur le prix des denrées, ont alerté les opposants à ce système. Des complications qui, pour la population, viendraient s'ajouter aux conséquences d'un rouble en mauvaise santé.

Un système très contesté – et pas seulement par les routiers
Ce lundi 23 novembre, le directeur de la Banque d'épargne (Sberbank) Herman Gref, qui s'était prononcé contre l'instauration de routes à  péages, s'est dit opposé à cette taxe pour cause d'«erreurs évidentes dans la gestion du projet» (lien en russe). Il a mis en garde contre l'une de ses conséquences possibles : une aggravation du taux d'inflation de 1,5 %. Selon les prévisions, l'inflation devrait atteindre 8%, voire 8,5% en 2016.
 
«Ce Platon est une arnaque», tweete le journaliste et présentateur Maxime Chevtchenko.

L'homme d'affaires Boris Titov a écrit au président Poutine pour lui demander de tester le système pendant un an avant sa mise en place définitive. La Douma le réexamine d'ores et déjà, et étudie l'idée de baisser de 450.000 (7.000 € env) à 10.000 roubles (150€ env.) l'amende pour non-paiement de la taxe. Ainsi que l'idée de la rendre payable a posteriori, et non plus d'avance.

Le gouvernement a pourtant déjà consenti quelques concessions «ce qui arrive rarement en Russie», précise le RBC Daily, cité par Courrier international. La taxe a été abaissée de 3,73 roubles (0,05 euros) à 1,53 roubles jusqu'à fin février 2016, puis à 3,06 roubles jusqu’à fin 2018. Il était aussi prévu de n'appliquer les amendes qu'à partir de mai 2016.
 
Dialectique de l'oligarque et de l'esclave
Mais les routiers ne lâchent rien, et ils veulent la suppression totale de Platon. Cette taxe les oblige en effet à installer à leurs frais des équipements pour mesurer les distances qu'ils parcourent. Ils critiquent aussi sa perception par une société privée (Invest Transportnyé Sistemy) qui appartient pour 50% au fils d'un oligarque proche de Poutine, Igor Rotenberg, et à 50% à l'homme d'affaires Andreï Chelipov.

Sur le camion : «Ce gouvernement d'oligarques doit arrêter de nous pressurer.»

Le site «La Voie des travailleurs» (titre de la revue lancée par Bakounine) du Mouvement des travailleurs communistes développe un parallèle entre le philosophe grec «théoricien de l'esclavage», et ce système Platon, «symptôme d'un esclavage fasciste (...) par les impérialistes et les oligarques».

Des pétitions jusqu'à la Maison-Blanche
Le «Parti du Progrès» d'Alexandre Navalny soutient ce mouvement des routiers. Et même le blogueur plutôt proche du Kremlin Timur Khorev est pour une fois d'accord avec l'opposant numéro un.

Une pétition «Anti-Platon» a été lancée sur Change.org, et Obama appelé à la rescousse (pour rire). En réponse à un député de Russie unie qui accuse les Etats-Unis (lien en russe) d'avoir téléguidé ces manifestations de routiers sur le modèle de Maidan en Ukraine, pour hâter la désintégration de la Russie, l'opposition, farceuse, a en effet lancé une pétition sur le site de la Maison-Blanche, pour appeler le président américain (lien en anglais) à cesser ce petit jeu.

Ce montage photo montre ainsi Obama fixer le montant kilométrique de la taxe : «3 roubles… non, 3,73 roubles.»

 


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