En Russie, tout le monde est un extrémiste

Quatre membres du groupe féministe punk les Pussy Riot dont Maria Alekhina et Nadejda Tolokonnikova, manifestent aux Jeux olympiques d\'hiver de Sotchi en février 2014.
Quatre membres du groupe féministe punk les Pussy Riot dont Maria Alekhina et Nadejda Tolokonnikova, manifestent aux Jeux olympiques d'hiver de Sotchi en février 2014. ( REUTERS / Eric Gaillard)

L'affaire des Pussy Riot avait mis en lumière un aspect dangereux du système légal russe. Le langage très vague des lois anti-extrémisme permet au gouvernement de pourchasser ses opposants.

Attention, prévient Human Righ Watch dans une tribune, en Russie le bouton « partager » est dangereux! Tanya Cooper raconte l'histoire de Konstantin Zharinov, un chercheur spécialiste des groupes radicaux russes et utilisateur actif des réseaux sociaux. En mars dernier, il partage sur VKontakte (le Facebook russe) un communiqué du parti d'extrême-droite nationaliste ukrainien « Secteur Droit » appelant les russes et les « nations esclaves » à combattre le régime de Vladimir Poutine. Zharinov n'est pas membre de Secteur Droit, mais leurs publications tombent dans son domaine d'expertise.

En avril, le renseignement intérieur russe, le redouté FSB (successeur du KGB) ouvre une enquête sur Zharinov. En août il est inculpé pour encouragement public à des activités extrêmistes. Aujourd'hui, il attend son procès.

Ce genre d'arrestations est permise par des lois anti-extrêmisme au langage suffisament vague pour être interprété de mille manières. Par exemple, « l'incitation à l'agitation sociale » pourrait, appliquée à la lettre, permettre d'arrêter et emprisonner n'importe quel syndicaliste.

Ce sont les même lois qui avaient permis l'emprisonnement des Pussy Riot (pour « incitation à la haine religieuse »). L'oligarque et dissident Alexandre Lebedev avait lui aussi été frappé d'une accusation de « crime haineux à caractère politique » pour avoir frappé l'autre invité d'un talk-show. Très certainement une agression, mais rien d'extrêmiste. 

Un arsenal légal de plus en plus étendu
De nouvelles lois anti-extrêmiste sont entrées en fonctions en Russie l'été dernier. Sans changer le langage, bien pratique, des lois précédentes, les nouveaux textes augmentent considérablement leur portée d'action. Internet est à présent une cible prioritaire. Y produire ou échanger un texte pouvant être considéré comme extrêmiste est désormais passible de 8 ans de prison.

Des sanctions adaptées sont également prévues pour des associations. Elles ont été déplacées du droit criminel au droit administratif. A priori plus clément, ce dernier permet en revanche de mener des procédures plus facilement et plus fréquemment qu'en droit criminel. Au vu de la lourdeur des amendes prévus, ces textes représentent maintenant une arme redoutable contre des ONG ou des médias.

Selon un rapport de Russia Today, l'objectif des nouvelles lois est non-seulement de prévenir les échanges extrêmistes ou terroristes sur internet, mais plus généralement de « ralentir le flot d'information qui nuisent aux valeurs traditionnelles » en Russie.

Une mauvaise solution à un vrai problème?
Alexandre Verkhovsky, directeur de l'ONG SOVA, qui analyse et catalogue le procédures judiciaires russes, décrit la situation ainsi: « La Russie a de vrais extrêmistes. Des crimes sont commis par haine ou par idéologie. Mais la formulation de ces lois, qui traitent d'un véritable problème, ainsi que leur application posent leurs propres problèmes. »

En effet, la mise en place des lois anti-extrêmistes s'est traduite dans les faits par une baisse des crimes à caractère haineux. En 2011, 25 meurtres seulement relevaient de ces lois, contre plus d'une centaine en 2008. Dans le même temps, le nombre d'arrestation pour des discours et des écrits, plutôt que pour des actes violents, a continué d'augmenter. Selon SOVA, 36 personnes ont été condamnées pour des discours ne relevant pas de la haine en 2012.

Comme les montrent les nouvelles mesures permettant la censure d'Internet, l'utilisation de ces textes a glissée d'un vrai problème (les crimes haineux violents) à une justification de la censure politique et du contrôle des dissidents. Verkhovsky et d'autres organisations russes appellent le législateur russe à les recentrer sur les actes plutôt que sur les paroles.


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