French Bashing : l’ambassade de France à Londres ne laisse rien passer

L\'Union Jack, drapeau du Royaume-Uni, et le drapeau tricolore cohabitent dans les rues de Londres, à l\'occasion d\'une visite du président français Jacques Chirac le 18 novembre 2004.
L'Union Jack, drapeau du Royaume-Uni, et le drapeau tricolore cohabitent dans les rues de Londres, à l'occasion d'une visite du président français Jacques Chirac le 18 novembre 2004. (Reuters - Toby Melville TM/ASA)

Le «French Bashing» («le fait de taper sur les Français») est à la mode dans la presse anglo-saxonne. Mais trop, c’est trop ! Pour l’ambassade de France à Londres, l’article du très libéral «City A.M.», affirmant que dans l’Hexagone, «l’échec de l’expérience socialiste tourne à la tragédie», a été la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Elle a décidé de réagir dans une déclaration bien sentie.

En novembre 2012, il y avait eu la couverture du très réputé The Economist décrivant la France comme «La bombe à retardement au cœur de l’Europe». En photo d’illustration : des baguettes attachées par un bandeau bleu-blanc-rouge, avec, plantée dedans, une mèche allumée…
 
Plus récemment, le 3 janvier 2014, il y a eu le papier de la journaliste Janine di Giovanni dans Newsweek, autrefois prestigieux newsmagazine qui a dû se reconvertir dans le numérique pour des raisons économiques. Le papier, intitulé «La déclin de la France», donne des informations parfois approximatives. Notamment quand l’auteure, qui vit, paraît-il, depuis une dizaine d’années dans la capitale française, y affirme : «Paris bat désormais Londres comme l’une des villes les plus chères du monde. Un demi-litre de lait à Paris, par exemple coûte près de 4 dollars». Soit 2,94 euros !

Autre curiosité : «Le problème avec les Français est qu’ils n’ont pas de mot pour entrepreneur». Entrepreneur : un mot apparu vers 1430 dans la langue de Molière, nous apprend Le Petit Robert
 
«Tragédie»
Plus récemment, l’éditorialiste britannique Allister Heath en remet une louche, à la manière un tantinet méprisante des aristocrates d’Albion, dans un éditorial au vitriol de City A.M. Un journal très libéral et «business-focused», centré sur l’entreprise. A le lire, Allister Heath est en quelque sorte un amoureux déçu : «Né et élevé en France», il ressentirait quasiment charnellement la «mauvaise gestion catastrophique» de l’actuel gouvernement. Une gestion qui, à l’écouter, «tourne à la tragédie».

Pneus en flamme à l\'entrée de l\'usine Goodyear à Amiens le 3 juin 2013. Il règne en France «une haine généralisée vis-à-vis des affaires, du capitalisme, du succès, du travail acharné», estime le journaliste britannique Allister Heath.
Pneus en flamme à l'entrée de l'usine Goodyear à Amiens le 3 juin 2013. Il règne en France «une haine généralisée vis-à-vis des affaires, du capitalisme, du succès, du travail acharné», estime le journaliste britannique Allister Heath. (Reuters - Benoît Tessier)

Selon lui, la «maladie» de la France est «d’abord due à son Etat omnipotent, des niveaux de taxe épouvantablement élevés, un niveau absurde de dépenses publiques inefficaces et une haine généralisée vis-à-vis des affaires, du capitalisme, du succès et du travail acharné.»

«Pourquoi un investisseur un peu sensé achèterait-il des actifs et emploierait-il des salariés en France ?», demande le journaliste. Un pays où «les membres d’un syndicat communiste» (comprenez : la CGT) prennent deux cadres en otages, comme à l’usine Goodyear début janvier à Amiens. Et où «ceux qui réussissent n’ont aucun intérêt» à rester. Conclusion : les entreprises étrangères «ne devraient pas se donner la peine d’ouvrir des bureaux en France. Elles peuvent trouver ailleurs nombre d’endroits beaucoup plus appropriés pour investir leur argent dans l’économie mondialisée.» N’en jetez plus...
 
La seule solution pour la France, pense Allister Heath, serait notamment de «rejeter la terminologie et la culture marxistes, (de pratiquer) des coupes massives dans les dépenses publiques, de baisser drastiquement les charges et de s’engager à long terme pour une politique de l’offre incitant le secteur privé à embaucher, investir, épargner et travailler». Si l’on suit l’éditorialiste, il faut donc pratiquer une bonne cure de vrai libéralisme à l’anglo-saxonne.
 
«Mélange idéologique de préjugés et d’erreurs»
A ces mots, l’ambassade de France à Londres a vu rouge. Et n’a pas voulu laisser passer une telle outrecuidance de la part d’un sujet de sa Gracieuse Majesté. Comme le signale France 24, elle répond point par point sur son site aux affirmations du journaliste pour montrer en quoi il «se trompe sur la France». Sa réponse, très documentée et argumentée, tout en étant  rédigé dans un excellent anglais, a été mise en ligne le 9 janvier 2014. Faite dans un style incisif et ironique, elle contraste avec le langage habituellement feutré et prudent des représentants du Quai d’Orsay.

Dès le début de leur papier, les diplomates qualifient les propos de l’éditorialiste de «mélange idéologique de préjugés et d’erreurs». Bref, ça démarre très fort !

Le document s’en prend ensuite aux méthodes du journaliste : «S’il avait un peu travaillé son sujet, il aurait découvert que l’économie française ‘‘ne se contracte pas à un rythme accéléré’’ En clair, Mister Heath est un peu léger…

Quartier financier de Canary Wharf à Londres (21 octobre 2010)
Quartier financier de Canary Wharf à Londres (21 octobre 2010)
 
Sur le fond, l’ambassade fait son boulot : elle défend la politique de la France et de son gouvernement. Sur la politique fiscale, par exemple, elle rétorque à City A.M. que «les systèmes fiscaux français et britanniques sont fondés sur des traditions différentes». Tout en signalant que le dispositif français est «fondamentalement plus redistributif». Une manière implicite de dire que celui d’Albion est plus injuste…
 
«En France, vous en avez pour vos euros»
Sur les dépenses publiques, les diplomates français expliquent que là encore, celles-ci reposent sur «une tradition différente des services publics», apparente allusion aux massives privatisations de ces derniers outre-Manche dans les années 80-90. Taclant au passage le National Health Service (NHS), service national de santé, touché «pendant des années par un sous-investissement chronique», ils relèvent que l’Hexagone «dispose de deux fois plus de lits d’hôpitaux par citoyen que le Royaume-Uni».

«Les trains à grande vitesse et le secteur de l’énergie connaissent le même succès», ajoutent-ils. Et d’enfoncer le clou : «Clairement, quand vous vivez en France, que ce soit en matière de santé, d’infrastructures, de coûts de l’énergie, de transport, vous en avez pour vos euros.»

En matière d’aptitude au travail, l’ambassade rappelle les bons chiffres de la productivité des salariés hexagonaux. Et après avoir aligné toute une série de données qui flattent l’orgueil national, elle conclut: «Les 20 .000 entreprises étrangères installées en France, qui emploient près de deux millions de personnes, doivent visiblement souffrir de démence.» Carrément ! Evidemment, la représentation diplomatique ne s’appesantit pas sur les niveaux d’endettement et du chômage en «doulce France», ou sur ses pesanteurs administratives… Mais, adeptes du French Bashing, sachez-le : les Froggies («terme désobligeant» pour «Français», tiré du mot «grenouille») ne sont pas des moutons et ne se laisseront plus faire. Non, mais ! 

Quand l'actrice américaine Scarlett Johansson parle des Parisiens
Scarlett Johansson sur l'émission «Late Show», présentée par l'humoriste David Letterman, sur CBS (en anglais), 9-1-2014.
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