Turquie. "Il y a de solides garde-fous pour éviter la guerre" avec la Syrie

Soldats turcs en faction le long de la frontière avec la Syrie, le 4 octobre 2012.
Soldats turcs en faction le long de la frontière avec la Syrie, le 4 octobre 2012. (BULENT KILIC / AFP)

Spécialiste de la Turquie, Elise Massicard revient sur le regain de tension entre Ankara et Damas.

SYRIE - Durant quelques heures, la communauté internationale a retenu son souffle. Après le bombardement d'un village turc par l'armée de Bachar Al-Assad mercredi 3 octobre, et la réplique d'Ankara, le Parlement turc a autorisé l'envoi de troupes à la frontière avec la possibilité, "si nécessaire", de lancer des opérations armées en Syrie. Une escalade qui a finalement été stoppée après les excuses de Damas. A-t-on frôlé la guerre entre ces deux voisins ? FTVi a posé la question à Elise Massicard, chercheuse en sciences politiques à l'Institut français d'études anatoliennes d'Istanbul (Turquie).


FTVi : Le risque d'une guerre est-il réel ?

Elise Massicard : En juin déjà, les relations entre les deux pays s'étaient brutalement tendues après la destruction d'un avion turc par un missile syrien. Mais s'il y a un regain de tension indéniable ces derniers jours, une déclaration de guerre semble peu probable. En tant que membre de l'Otan, la Turquie est certes soutenue par ses alliés, mais ces derniers veulent surtout éviter un embrasement de cette zone. Il y a donc de solides garde-fous.

Comment réagit l'opinion publique turque ?

Les Turcs ne veulent pas d'une intervention, mais sont préoccupés pour deux raisons. D'abord à cause des camps de réfugiés qui ne cessent de grossir à la frontière avec la Syrie. Ils accueilleraient près de 90 000 personnes, selon les dernières estimations. Cette situation rappelle les migrations kurdes au début des années 1990 [en provenance d'Irak].

Ensuite, c'est la question kurde en elle-même qui préoccupe le plus. Les Turcs craignent la création d'une entité kurde en Syrie, alors qu'au sein même de la Turquie, on assiste à un regain de violence entre l'armée et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). La population s'inquiète également de l'influence grandissante des Frères musulmans parmi les rebelles syriens.

Quel rôle joue la Turquie dans le conflit syrien ?

Il n'est pas très clair justement. Le pays a accueilli certains leaders du Conseil national syrien. On sait également que des armes transitent par cette frontière et selon certains observateurs, des camps de réfugiés serviraient de base arrière pour les rebelles. Mais ces dernières informations sont difficiles à vérifier. Le gouvernement turc a proposé la création d'une zone tampon pour sortir de cette crise, mais il n'a pas été entendu par la communauté internationale.

Pour un pays qui se veut leader régional…

C'est en effet son ambition, et ce revers subi sur la scène internationale a fragilisé le gouvernement. Ces dernières années, les relations avec la Syrie s'étaient améliorées, au niveau politique comme économique. Les deux pays étaient même devenus des partenaires privilégiés. Mais la révolte a changé la donne. La Turquie a mis du temps à réagir. Elle a voulu jouer le rôle d'intermédiaire, sans succès jusque-là.

De nombreux généraux turcs ont été arrêtés ou sont en cours de jugement pour complots. En cas de nouveaux incidents, l'armée turque est-elle prête pour un conflit ?

Après les Etats-Unis, elle est la deuxième armée en termes d'effectifs au sein de l'Otan. Elle n'est donc pas en situation de faiblesse. Les généraux écartés ont été depuis remplacés par une jeune garde moins frondeuse. L'armée a peut-être perdu en expérience, mais elle a gagné en fidélité.

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