Syrie : trois questions sur la situation dans la province d'Idleb, où des centaines de milliers d'habitants fuient les bombardements

Des habitants de la province d\'Idleb fuient la ville de Maaret al-Noomane, visée par des bombardements des armées syrienne et russe, le 24 décembre 2019.
Des habitants de la province d'Idleb fuient la ville de Maaret al-Noomane, visée par des bombardements des armées syrienne et russe, le 24 décembre 2019. (MAHMOUD HASSANO / REUTERSa)

Les forces du régime de Bachar Al-Assad et de Moscou ont intensifié leurs bombardements depuis mi-décembre. Environ 80 civils ont été tués selon une ONG.

C'est un nouveau chapitre dans l'interminable crise syrienne. Entre le 12 et le 25 décembre, une offensive terrestre et des bombardements du régime syrien et de la Russie dans la province d'Idleb, un territoire du nord-ouest du pays toujours contrôlé par des jihadistes, ont provoqué le déplacement de plus de 235 000 civils syriens, alerte l'ONU vendredi 27 décembre. Les décomptes de l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH) font état de la mort d'environ 80 civils à la même période.

Le président américain Donald Trump appelait jeudi sur Twitter à éviter un "carnage" dans cette région. La communauté internationale craint que ces mouvements de population n'aient de graves conséquences humanitaires. Alors que les regards s'étaient un peu détournés de la Syrie depuis la reconquête en mars des derniers morceaux de territoire contrôlés par le groupe Etat islamique, franceinfo vous explique pourquoi les combats continuent et la situation reste critique.

En quoi la situation s'est-elle dégradée ces dernières semaines ?

Entre fin avril et fin août, une première offensive des aviations syriennes et russes avait fait près d'un millier de morts civils, selon l'OSDH, et plus de 400 000 déplacés. La séquence s'était conclue par un cessez-le-feu, le 31 août. Si l'accord n'a jamais été vraiment respecté par les différentes parties, jamais les combats et bombardements n'avaient repris avec une telle intensité, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l'ONU (Ocha).

En parallèle d'affrontements au sol entre les soldats du régime et les jihadistes qui contrôlent la région, des frappes aériennes ont été menées par l'aviation syrienne mais aussi russe dans les zones autour de Maaret al-Noomane et Saraqeb, au sud de la province d'Idleb. Certaines ont touché des cibles civiles, notamment des marchés et une école. Selon les décomptes de l'OSDH, environ 80 civils ont été tués dans cette nouvelle vague de bombardements. L'organisation constate cependant que ces frappes ont cessé depuis le 25 décembre (en anglais). Elle recensait par ailleurs 110 morts parmi les forces du régime et 148 chez les combattants jihadistes et rebelles entre le 19 et le 24 décembre.

Face à cette situation, plus de 235 000 habitants ont fui vers le Nord entre le 12 et le 25 décembre, a affirmé l'ONU vendredi dans un communiqué. Selon ce texte, la ville de Maaret al-Noomane est "quasiment vidée" de ses habitants. Des images montrent d'impressionnantes colonnes de véhicules sur les routes, comme le rapporte France 3. Cet exode inquiète d'autant plus les observateurs qu'il intervient en hiver, une saison où la région est froide et sujette aux inondations. "Tout recommence, c'est le même enchaînement. On se dirige vers l'inconnu, sans maison, sans abri et sans assistance", résumait à l'AFP un père de famille arrivé dans la province deux ans plus tôt, après avoir fui Homs.

Pourquoi y a-t-il encore des combats dans cette région ?

Si les regards occidentaux se sont concentrés sur le combat contre le groupe Etat islamique, dont le dernier territoire est officiellement tombé en mars, le régime de Bachar Al-Assad n'a pas pour autant repris toute la Syrie. Il contrôle aujourd'hui plus de 70% du territoire, mais pas l'ensemble de la région d'Idleb, dominée par les jihadistes du groupe Hayat Tahrir al-Cham (HTS) et où subsistent d'autres groupuscules jihadistes et rebelles. Trois millions de personnes y vivent, dont la moitié sont des déplacés qui ont fui d'autres zones du pays lors de la reconquête de l'armée syrienne.

En août, le régime avait notamment repris la ville stratégique de Khan Cheikhoun, dans le sud de la province d'Idleb. En octobre, Bachar Al-Assad avait effectué une visite inédite dans la région et avait présenté la bataille qui s'y déroule comme capitale pour mettre fin à la guerre civile débutée en 2011. La nouvelle offensive lancée deux mois plus tard par le régime vise cette fois la ville de Maaret al-Noomane, à 25 km au nord de Khan Cheikhoun. Les deux villes sont situées sur un axe routier stratégique, dont la libération permettrait au régime de relier à nouveau Alep, au nord, à Homs et Damas, plus au sud.

Dans leur avancée vers Maaret al-Noomane,  Damas et son allié russe ont repris 45 villages depuis le 19 décembre, estime l'OSDH.

Que dit la communauté internationale ?

La réaction de Donald Trump, qui a accusé jeudi la Russie, la Syrie et l'Iran de tuer ou d'être sur le point de tuer "des milliers de civils innocents dans la province d'Idleb" –  "Ne le faites pas !", leur a-t-il lancé – n'est que la dernière en date. Dans son tweet, le président américain salue d'ailleurs l'action de la Turquie, qui "travaille dur pour stopper ce carnage". Mardi, Ankara a appelé à la fin des bombardements et a indiqué mener des pourparlers avec Moscou pour établir un nouveau cessez-le-feu. La question est d'autant plus sensible que l'armée turque est déployée dans la province pour empêcher une offensive de Damas, en vertu d'un accord russo-turc conclu en septembre 2018.

Mardi, la France, par le biais du ministère des Affaires étrangères, a également appelé à une "désescalade immédiate", estimant que "l'offensive militaire du régime de Damas et de ses alliés aggrave la crise humanitaire".

A ces condamnations de l'action militaire de Damas s'ajoute une inquiétude concernant la situation humanitaire en Syrie. Le 20 décembre, le Conseil de sécurité de l'ONU se prononçait sur un projet de résolution qui devait prolonger d'un an la possibilité d'acheminer, sans l'autorisation de Damas, une aide humanitaire transfrontalière depuis la Jordanie, l'Irak et la Turquie, un dispositif en vigueur depuis quatre ans. Mais le texte a été rejeté en raison d'un veto de la Russie et de la Chine.

"Il n'y a aucun moyen réaliste d'atteindre des centaines de milliers de ces familles" en agissant uniquement depuis l'intérieur de la Syrie, s'est notamment alarmé Oxfam au lendemain de cette décision. Le secrétaire d'Etat américain Mike Pompeo a jugé ce vote "honteux", accusant Moscou et Pékin d'avoir "préféré fournir un soutien à leur partenaire à Damas, plaçant ainsi la vie de millions de civils innocents dans la balance au plus fort de l'hiver". Les déplacements de population n'ont fait qu'empirer depuis.

Vous êtes à nouveau en ligne